My Absolute Darling

Éditions Gallmeister

11,70
par (Libraire)
12 mars 2020

Turtle Alveston, 14 ans, vit dans un endroit sauvage du nord de la Californie, loin de tout, dans la Slaughterhouse Creek, comté de Mendocino. Son père, Martin, est un homme charismatique, aimant la philosophie, un survivaliste qui pense que la fin du monde est proche et qu’il faudra savoir survivre dans le dénuement et l’adversité, d’où les armes. Il élève sa fille dans cet objectif et c’est vrai que Turtle connaît plein de choses. Elle sait manier les armes, "son fusil à elle, [est] un "Lewis Machine & Tool avec une lunette U.S. Optics 5-25x44" (elle a aussi un pistolet Sig Sauer), s’orienter en pleine forêt, même de nuit, faire du thé d’orties, petit-déjeuner d’œufs crus qu’elle gobe, dénicher un scorpion et le manger vivant. Physiquement, elle est robuste et puissante. Son père entretient avec elle une relation affective forte et possessive. Et aussi une relation incestueuse avec celle qu’il appelle "Croquette", qu’il n’hésite pas à humilier, à rabaisser, "Espèce de connasse, dit-il. Espèce de pute", à battre avec un tisonnier quand il découvre le tee-shirt de Jacob pour qui elle a éprouvé un coup de cœur, "Je t’ai faite. Tu es à moi". Personne ne voit rien de cette relation ignoble parce que Turtle la cache. Son grand-père, qui avait découvert par hasard les traces de tisonnier, avait bien tenter de faire la leçon à son fils, en vain. Turtle sait que ceux qui voudraient prendre son parti seront en danger, que Jacob sera en danger de mort si son père se met en colère. Alors Turtle subit, consent, s’endurcit, se ravise, consent à nouveau, se résigne, s’entraîne… Mais Turtle a rencontré Brett et Jacob perdus dans la forêt. Elle les a suivis un temps avant de les aider à revenir chez eux. Avec eux et leurs familles, elle découvre une autre vie, calme, apaisée, où le respect et l’affection gratuite sont possibles. Chez Jacob, sa mère le temps de lui apprendre à goûter le vin, dans un vrai verre. Ce début de relation avec Jacob ouvre une faille. Elle entrevoit qu’elle peut vivre autre chose. Elle admet peu à peu que son père – qu’elle aime – "a quelque chose en lui, un défaut qui empoisonne tout". Elle envisage de partir, de le quitter pour accéder à cette autre vie, tout en sachant que le prix a payer sera élevé.
Dans ce roman atroce et magnifique, les parcours dans une nature éblouissante de splendeur dans laquelle Turtle se ressource et dont elle connaît le moindre secret, alternent avec des noires pages d’une violence inouïe qui peuvent amener le lecteur au bord de la nausée (j’ai relu le livre pour pouvoir rédiger cette note et j’ai éprouvé les mêmes dégoûts). Pourtant, ce n’est pas la violence que l’on retient en fermant le livre, c’est le beau personnage de Turtle, sa pureté, son innocence, sa puissance physique et mentale, sa bravoure. Ce que montre Gabriel Tallent, c’est la complexité de sa vie et sa souffrance et non la violence dégueulasse qu’elle subit. Ce qui est horrible, au-delà de la violence, des viols qu’elle subit, de la torture physique et mentale, c’est sa douleur. Turtle est bouleversante de dignité et d’humanité, une fille qui veut vivre sa vie, celle qu’elle choisit, et non celle qu’on veut lui faire subir.
Gabriel Tallent n’a pas trente ans. Il a mis huit ans à écrire My Absolute Darling. En fermant le livre, on peut se demander comment un aussi jeune homme peut écrire un livre aussi terrifiant.

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