Un hiver à Wuhan
par (Libraire)
26 novembre 2020

Après avoir lu le récit des séjours en Chine d’Alexandre Labruffe, on comprend mieux que le coronavirus soit apparu en Chine.
Après deux séjours en Chine dans les années 1990, l’auteur y effectue un troisième, comme attaché culturel, à partir de novembre 2019.
Lors de son premier séjour, il faisait du contrôle qualité de cotons-tiges destinés à être importés. Il avait découvert la suspicion, le contrôle de son ordinateur, le goût de ses hôtes pour le secret et quelques pratiques pas très élégantes. "Descentes de la police (vraie ou fausse), intimidations, langueurs, atermoiements, visites de fausses usines, containers disparus, prétextes insensés, menaces de rixe… tout est bon pour m’intimider, me faire rendre langue.
Que je ne visite pas les usines.
Que je ne vérifie pas les marchandises."
La Chine et les Chinois l’ont subjugué, même s’il l’avoue, "Mais je n’ai pas envie d’y vivre". Il perçoit "la possibilité de la catastrophe. Son imminence."
Alors, quand il se rend à Wuhan, fin 2019, une ville "d’immeubles, immobiles, laqués, glacés" où le ciel n’est pas visible à cause de la pollution, il ne s’étonne pas d’éprouver "la sensation de vivre dans une ville de science-fiction".
En alternant ses souvenirs, il décrit les changements survenus entre 1996 et 2019. Mais c’est surtout l’impact de la pandémie qu’il raconte. À la mi-décembre, il se rend à l’hôpital pour une côte cassée. Le médecin l’accueille fraîchement, "Vous n’auriez pas dû venir. C’est de la bobologie, vos côtes. On a plus sérieux, ici." Même si la pandémie n’est déclarée publiquement qu’en janvier, "tout est sous contrôle" selon le gouvernement. Il faut attendre la fin janvier pour que le confinement soit déclaré à Wuhan. À cause d’un festival Labruffe retourne à Paris. Son réflexe est de se confiner alors que les Français n’ont pas encore pris conscience de ce qui se passe. Lui, qui connaît la Chine en a une claire perception et "met en quarantaine par résonance, par mimétisme ou culpabilité".
Le récit de Labruffe est étourdissant et effrayant, la Chine l’a saisi et ne le lâche pas. À Wuhan, il a découvert le niveau élevé de la surveillance jusqu’à devenir paranoïaque. Il a fait des rencontres invraisemblables, bu beaucoup, avalé pas mal de couleuvres, subi des manipulations et des pressions,voyagé, aussi, dans tout le pays. Il raconte ce qu’il voit et perçoit dans les phrases brèves, travaillées, des formules qui sont autant de surprises. Il raconte une Chine qu’il admire autant qu’il la a craint, qui l’étourdit jusqu’au vertige et jusqu’à nous le partager.
La lecture achevée, on est ébloui et sans voix. On ne croira plus aux discours sur la grandeur de la pays, mais on saura de quoi elle est capable.

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