Un don

Toni Morrison

Christian Bourgois

  • Conseillé par (Libraire)
    21 novembre 2022

    Jacob Vaark est fermier en Virginie. Son épouse, Rebekka, " plus ou moins cédée par ses parents" est anglaise et blanche. Il est aussi négociant, ce qui l'amène à rencontrer D'Ortega, un "client/débiteur" qui a fait de mauvaises affaires en perdant une "cargaison" provenant "d'Angola, la réserve d'esclaves du Portugal". Pour régler sa dette, D'Ortega lui cède Florens, une enfant noire dont Vaark espère qu'elle remplacera les enfants que Rebekka a perdu. C'est elle qui ouvre le roman, elle seule qui parle en son nom. Il la confie à Lina, une esclave indienne ayant échappé à un massacre avant d'être confiée à des presbytériens qui l'ont ensuite abandonnée "sans même un murmure d'adieu". Dans l'entourage de Jacob Vaark, il y a aussi Sorrow, une blanche qu'il a "accepté" et donc, pas acheté, une fille quasi-folle, indomptable, qui n'a pas de souvenirs de sa vie passée. Et il y a deux hommes, des Européens qui remboursent par leur travail, le transport pour l'Amérique dont ils ont bénéficié.

    Le fermier est aussi négociant . Il se laisse tenter par le commerce lucratif du rhum et du sucre, refusant de voir qu'à la Barbade, il y a des esclaves dans les plantations, comme dans sa ferme, mais en plus lointain.
    Pour montrer sa nouvelle puissance, il décide de faire construire une grande maison à l'architecture prétentieuse. Avant qu'elle ne soit achevée, il meurt de la variole. La cohabitation qui se passait relativement bien ne peut continuer ainsi, "Ils avaient jadis pensé qu’ils formaient une sorte de famille parce qu’ils avaient créé ensemble un compagnonnage à partir de l’isolement. Mais la famille qu’ils imaginaient être devenus était fausse.".Jacob Vaark disparu, rien ne les unit plus.
    Toni Morrison campe une petite société de personnes cohabitant sans racisme, toutes esclaves à leur façon, quelle que soit leur race. Elle se réfère à la révolte de Bacon en 1676, peu avant le roman qu'elle situe en 1682, qui a marqué le début de la ségrégation raciale à partir de laquelle "un maquis de nouvelles lois […] séparèrent et protégèrent les Blancs de tous les autres et pour toujours", des lois que Vaark n'approuve pas parce qu'elles "encourageaient la cruauté en échange d’une cause commune, à défaut d’une vertu commune". Dans le roman, Blancs et Noirs sont encore relativement égaux, parfois dans leurs libertés, souvent dans leurs souffrances.
    Avec une prose superbe et lyrique, Tomi Morrison décrit une Amérique qui perd son innocence et ses rêves, qui devient esclavagiste et misogyne. Les personnages sont décrits avec une précision et une profondeur psychologiques saisissantes. L’écriture de Morrison coule comme l’eau des fleuves, on se laisse porter dans un phrasé bouillonnant qui est puissamment politique.
    C’est beau et grandiose.