Conseils de lecture

Routiers
22,00
par (Libraire)
10 août 2020

En juillet 2019, pour le journal "La Croix", Jean-Claude Raspiengeas a publié des articles sur les routiers. Pour ce travail approfondi de journaliste, il est monté dans les cabines des quatre semi-remorques de Bruno, Pierre, Stivelle et Annick grâce à qui il a fait de nombreuses rencontres. Il a vécu leur vie e jour ou de nuit. Il les a écoutés parler du métier, de leur fierté et de leur plaisir de conduire, mais aussi et surtout, de la pénibilité du métier aujourd’hui déconsidéré, du mépris qu’on leur témoigne sur la route et dans les centres de logistique, de la pression du juste-à-temps, du pays dépendant du flux tendu , des travers de la mondialisation, de la progression du e-commerce.
Ces routiers qui étaient les capitaines de leurs camions, des sortes d’indépendants, sont devenus continuellement géolocalisables, fliqués par les tachymètres, les relevés gps, les assistances dont sont munis leurs camions "jusque dans les pneus (...), où des puces transmettent instantanément les variations de pression". Il explique que le e-commerce "agit comme un gigantesque aspirateur à camions qu’il recrache sur les routes, avec des chauffeurs cadenassés par l’impératif de l’urgence. (...) aucun retard n’est toléré." Et alors qu’eux sont très contrôlés, les nombreuses flottes de VUL (véhicule utilitaire léger), conduits par des chauffeurs des pays de l’est, ne le sont pas. Ces chauffeurs travaillent dans des conditions indécentes, sont mal payés, partent longtemps, passent es jours et des week-ends dans des parkings, et que ceci durera "tant que notre satisfaction aveugle ne sera pas remise en cause par notre conscience et nos comportements."
Le métier reste risqué, même si des progrès ont été faits au niveau de la sécurité des camions, laquelle profite sans doute plus au matériel qu’aux chauffeurs, car, signale Huguette, une des rares routières, "dans un virage en épingle, avec nos trois essieux, la semi qui vit sa vie, nous tire en arrière".
On se rappelle, et il en fait le récit, cette époque où tous les soirs, Max Meynier et "les routiers sont sympas" occupaient l’antenne de RTL Une époque où les mots de convivialité, entraide, solidarité, autonomie, liberté définissaient le métier. Maintenant, qui s’attarde dans un restaurant routier ? Qui s’arrête aider le chauffeur dont le camion vient de crever un pneu ? Qui décide de la route à prendre . ? Les chauffeurs soumis à l’impératif de respecter un timing sont devenus individualistes
Jean-Claude Raspiengeas a réservé des chapitres aux courses de camions, aux restaurants routiers dont très peu restent ouverts 24 h/24, la réduction de la consommation et de la pollution des camions, "Comment parvenir à convaincre les automobilistes que leur voiture, qu’ils occupent seuls la plupart du temps, consomme plus – et pollue plus – qu’un poids lourd ? Qui le sait ? Qui le dit ? Et surtout qui en tire les conséquences ?", l’avenir technique des camions (trains de camions, conduite autonome…).
Nous, consommateurs, sommes prompts à conspuer les routiers qui encombrent "nos" routes, polluent nos villes, forment des bouchons sur les périphériques. Eux nous rétorquent que "les consommateurs qui réclament tout de nous ignorent la réalité de notre métier. Nous sommes victimes de la schizophrénie générale. Dans la même personne, le citoyen refuse ce que le consommateur exige, et sans délai… Il dénonce la pollution mais ne mégote pas sur les commandes et réclame d’être livré au plus vite. Et l’e-commerce, avec ses livraisons gratuites, contribue à nous effacer du paysage."
Cette schizophrénie est d’autant plus étonnante que, signale Raspiengeas, la crise du COVID-19 a révélé notre extrême dépendance du transport routier qui effectue 88 % du transport de marchandises… "En réalité, les poids lourds condensent les maux de l’époque. Inconscience et inconséquence."
On notera que l’ouvrage a bénéficié d’un édition soignée, avec des photos (lisibles aussi dans l’édition électronique), des encarts sur le magazine "Les routiers", sur le le mythe Berliet, une bibliographie conséquente.
Un livre des plus intéressants, un travail journalistique sérieux, une enquête sociologique, une écriture dynamique qui rend la lecture toujours attractive. Bref, une réussite qui amènera le lecteur à "voir" les routiers, à les considérer autrement que comme "les soutiers de la mondialisation". Une lecture indispensable.


Dans la lande immobile
17,80
par (Libraire)
4 août 2020

Bill, un chauffeur de bus est fasciné par l’archéologie. Cet été là, pendant les vacances, il décide qu’avec sa femme et sa fille, la famille participera à un stage d’archéologie expérimentale avec un professeur d’université et trois de ses étudiants. Fervent nationaliste, il compte savoir comment vivaient les Anglais à l’âge de fer dans le comté de Northumberland, dans le nord de l’Angleterre, en vivant comme eux sur un site archéologique, parmi des tourbières marécageuses qui pouvaient "vous retenir, vous aspirer, il me l’avait répété, hein, que c’était très dur de s’en extraire.une tourbière humide."
Le père a une conception machiste de la vie et ce retour à une vie primitive lui convient tout à fait, où les hommes partent dans la lande pour discuter, pêcher ou chasser pendant que les femmes restent au camp faire la cuisine et attendre leur retour. C’est un autodidacte, parler avec le professeur le passionne et le valorise.
Au contact des étudiants, et surtout de Molly, la seule fille du groupe, Silvie découvre une autre manière de vivre, plus libre, qui n’oblige pas à ce que son père sache tout. Molly voit bien que l’homme est autoritaire et violent avec sa fille et son épouse, elle cherche à en savoir plus pour l’aider à prendre sa liberté d’être. Mais Silvie a l’habitude de lui obéir et se tait. Après que les hommes ont construit un "Mur Fantôme", en fait "une clôture en treillis avec des têtes de lapin sur les piquets" et passé la nuit à jouer "une cérémonie pour la mort animale, pour ceux que nous avions tués délibérément", cédant à l’appel du lieu au retour à la vie primitive, ils ont l’idée de jouer un sacrifice humain. Le récit devient alors dramatique…
Le camp est raconté par Silvie qui se révèle être une adolescente observatrice, fine, réfléchie. Son récit fait alterner des moments de violence retenue, prête à exploser et à virer au drame et des moments d’émancipation, volés à l’inquisition paternelle, en compagnie de Molly qui lui affirme "ton père n’est pas Dieu, il ne peut pas te faire ce qui lui chante".
Un roman bref qui se déroule en un lieu unique, des différences sociales mises en évidence, un peu de survivalisme, beaucoup de sexisme, une bonne dose d’angoisse, une nature qui est un élément important... Ce beau récit est prenant.


Le coeur mendiant
17,00
par (Libraire)
31 juillet 2020

Entre Saint-Brieuc et Nancy, entre époque actuelle et souvenir de ses dix-sept ans, Muriel, la narratrice évoque sa rencontre avec un homme et avec le duo que constituent l’écrivain anglais et son traducteur.
C’est au journal télévisé qu’elle apprend la disparition d'un homme qu'elle a connu vingt-cinq ans plus tôt, un écrivain controversé, Jeremy Kettle. L’annonce lui fait entamer se remémorer cette histoire qu’elle mêle à l’histoire du monde depuis cette époque.
Elle raconte le souvenir des premiers émois amoureux, d’une relation qu’elle cache à ses parents, d’une escapade pour aller voir l’homme aimé, rendue possible parce qu’elle est partie en vacances avec quatre amis lycéens...
Mérédith Le Dez raconte avec une précision raffinée des moments de sa jeunesse et quelques actualités de 2015. Le récit est très écrit, travaillé, dans une construction complexe, avec une frontière entre le passé et le présent qui peut se confondre.
C’est beau, subtil, lumineux, délicat. Une belle lecture !


Des âmes simples
6,90
par (Libraire)
30 juillet 2020

Pierre Adrian est allé à la rencontre de Pierre, un moins prémontré, curé de la vallée d'Aspe depuis cinquante ans. Il vit à Sarrance, dans un prieuré où il accueille, sans juger et sans chercher à convertir, aussi bien les pèlerins en marche vers Compostelle que des êtres à la dérive, des vagabonds détruits par le drogue ou l'alcool, des femmes battues. Sa présence dans la vallée donne une une raison de vivre, rassure par la puissance qu'il puise dans sa foi et dans sa prière, rend possible que se rapprochent de lui, et de son amour, ceux qui ont besoin de reprendre des forces.
Il écoute, rassure réconforte ceux qui viennent à lui. Il leur parle de l'amour de Dieu, de gratuité, leur donne d'espérer, "Quand c’est Dieu, frère, il y a une infinie douceur. Tu ressentiras la paix, le silence. Il n’y aura qu’humilité et don de soi".
Pierre Adrian nous livre un récit qui surprend par sa profondeur quand il évoque, dans une écriture travaillée, inquiète, torturée, la grandeur des paysages, la vie austère et rude, les gens ordinaires, fragiles, pauvres, perdus. Il parle superbement de ces "âmes simples", sans les abaisser, en respectant leur dignité. Il relate avec émotion et précision la messe de Noël où il lui semble que "c’est comme si on avait fait entrer la vallée dans l’église". Il restitue du religieux -qu'il admire, il ne s'en cache pas- le visage d'un homme habité par une foi profonde, d'un homme accueillant, généreux, miséricordieux. D'un grand religieux. Cet homme vit une spiritualité qui lui donne de se dépasser, "la générosité de certains hommes dépasse leur propre volonté. Elle donne une idée du bonheur".
À ceux qui connaissent la vallée, ce livre leur donnera de la regarder autrement. À ceux qui ne la connaissent pas, il donnera goût aux paysages, aux silence, aux sentiers. À tous, il offre la rencontre de cet homme qui parle d'amour et de miséricorde, ce qui est plutôt rare...


Trois fois au bout du monde, Népal, Costa Rica, Chine

Népal, Costa Rica, Chine

Gallimard

12,50
par (Libraire)
25 juillet 2020

La lecture des voyages de Catherine Cusset est un délicieux moment de drôlerie, d’humour et d’auto-dérision. On se demande pourquoi elle est allée faire ce trek au Népal, comment elle a pu atterrir au Costa-Rica, comment elle a pu autant détester la Chine ? On ne comprend pas ! Mais on passe un moment très agréable à lire ces récits de voyage regorgeant d’informations, écrits comme personne ne raconte ses voyages, avec insolence, une bonne dose de cynisme, en se moquant de tout et surtout d’elle-même !