Conseils de lecture

20,00
Conseillé par (Libraire)
27 janvier 2023

Brigitte Giraud revient sur cette journée de 1999 qui a coûté la vie à son mari Claude, mort d'un accident d'une moto trop puissante. Le couple vient d'acquérir une maison pour y vivre leurs passions de la musique et de l'écriture, et avec leur jeune fils. Claude n'y aura passé quelques heures.

Un peu plus de vingt ans après, l'autrice revient sur ces actes et moments d'une grande banalité, ces petits riens qui auraient fait que l'histoire aurait été toute autre. "Si nous n’avions pas eu les clés de la maison à l’avance", "Si mon frère n’y avait pas garé sa moto pendant sa semaine de vacances", "Si j’avais téléphoné à Claude le 21 juin au soir…","S’il avait plu". Une exploration qui ne sert à rien, sinon à se prouver que l'on n'est pas maudit des dieux, que le destin est imprévisible, que tout aurait pu être autrement. Se prouver aussi qu'on n'est pas l'unique maître de sa vie, "Quand un drame surgit, on veut comprendre comment on devient un chiffre dans des statistiques, une virgule dans le grand tout. Alors qu’on se croyait unique et immortel."
Alors qu'elle va rendre les clefs de cette maison qui va être détruite pour laisser la place à un immeuble, revenir sur le passé d'une façon implacable et obsessionnelle est aussi une façon de mettre fin à un deuil.
De nombreuses petites touches font de ce roman intimiste la chronique d'une époque par la citation de groupes de musique (dont Dirge de Death in Vegas que j'écoute en rédigeant cette note) et l'évocation du métier de l'autrice. Elles concourent à ajouter du caractère concret au récit.
Ce récit – émouvant - d'un accident mortel aurait pu être pesant. Il en ressort une forme de douceur, un apaisement et la certitude que l'autrice a vécu un grand amour qui ne semble pas éteint.


32,00
Conseillé par (Libraire)
12 janvier 2023

Les thématiques de cet ouvrage documentaire sont centrées sur le dérèglement climatique et de la protection du climat. Souvent, en présentant des ouvrages, on dit "ouvrage indispensable", "incontournable", "à lire absolument et sans attendre". Même si on sait que l’impact de la prescription sera faible.

C’est pourtant ce qu’on doit dire : "Si vous ne pouvez pas lire les rapports du GIEC, lisez ce livre" qui est le fruit de la collaboration de plus de cent experts, chercheurs et journalistes scientifiques de renommée internationale. Ces contributions sont réparties dans cinq sections introduites par Greta Thunberg : le fonctionnement du climat et le changement de la planète ; comment cela nous affecte ; en quoi les évolutions de la planète relèvent de nos actes ; qu’avons-nous fait pour les produire ; maintenant, que devons-nous faire pour éviter la catastrophe.
Comprendre la crise climatique est complexe. En ressentir tous les effets est impossible, sauf peut-être pour de grands et incessants voyageurs. La lecture de la presse ne peut qu’offrir des éclairages ponctuels. Le mérite de l’ouvrage est de balayer tout le champ scientifique de l’environnement  : la géophysique, l’histoire du climat, la météorologie , la biologie, l’hydrologie, et aussi les mathématiques, l’économie, la sociologie, la politique.
La lecture de l’ouvrage montre, s’il en est besoin, qu’il ne suffira pas de trier ses déchets et de circuler à vélo pour faire une action climatique efficace. Il existe plein de domaines où nous devons réduire les émissions de CO², habitants d’un pays riche et développé, nous devrons les réduire plus que d’autres. Il nous faut admettre l’injustice climatique qui fait que les pays les plus pauvres et les moins polluants subissent les effets d’une crise due aux progrès techniques que nous avons mis en œuvre et au confort que nous exigeons.
Alors que faire ? Il n'y a pas de recette magique. Les auteurs insistent sur l'information scientifique que chacun doit acquérir, avec l'aide des médias qui ne doivent pas raconter n'importe quoi, pour savoir vers quoi se dirige l'humanité. Sur une vision globale du monde, car la crise climatique ne peut être résolue sans régler aussi les crises économiques, de l'emploi, de l'usage des ressources naturelles, sans pratiquer la justice climatique et énergétique avec les peuples les plus pauvres qui ont le moins contribué à la pollution de l'atmosphère. Sur l'obligation "de détacher les combustibles fossiles de notre énergie, notre agriculture, nos moyens de transports aussi rapidement qu'il est humainement possible".
Au terme de ces 448 pages, on aura mieux compris ce qu'est la crise climatique et l'ampleur du défi à relever, un défi trop sous-estimé et méconnu. Greta Thunberg et les experts de ce livre didactique nous rappellent notre responsabilité dans la lutte climatique, car "On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas"...


9,20
Conseillé par (Libraire)
9 janvier 2023

L’histoire se passe en 1984 à Londres, dans l’Océania, une des trois parties du monde tout entier soumis à des régimes totalitaires. Le narrateur, Winston Smith, est employé au ministère de la Vérité. Son travail consiste à réécrire l’histoire pour qu’elle coïncide avec ce qu’en dit le Parti. Il sait très bien que le passé de l’Océania est un mensonge, mais il dissimule ce savoir.

Il décrit une société toute entière sous la surveillance de Big Brother, où la délation est de règle, où le soupçon généralisé confine l’être humain dans la solitude, où il n’y a de sexualité que reproductive, où la violence terrorise. Quand le Parti le décide, l’être humain est " vaporisé " et le corps n’existe plus.
La rencontre amoureuse de Winston avec Julia le pousse à penser qu’il existe une "Fraternité" rassemblant des gens qui pourraient se soulever et se libérer du contrôle exercé par Big Brother. Avec Julia, il se confie à un ami qui va les trahir. Le couple est capturé, emprisonné, torturé. Winston renie Julia. Une fois rééduqués, le cerveau lavé, devenus des loques humaines, ils seront libérés.
J'ai plusieurs fois eu le projet de lire ce roman, d'autres m'en ont détournés, la guerre en Ukraine m'y a ramené. En 2022-2023, il est toujours actuel. Des dictatures semblables à celle du livre existent dans le monde du 21e siècle, qui asservissent les peuples, qui rejettent les plus pauvres dans des quartiers de relégation, qui détruisent la langue courante en fabriquant une "novlangue". Elles réécrivent l'histoire comme le fait la Russie avec l'Ukraine. Elles prétextent une lutte contre le communisme - ou le nazisme en Ukraine – pour mener des combats ignominieux. L'utilisation de la reconnaissance faciale généralisée en Chine rappelle le "télécran" du roman qui permet un contrôle total de la vie du citoyen et de détecter une mimique du visage qui serait une désapprobation du régime. Et comme le diable se loge dans les détails, comment ne pas penser à la presqu'insignifiante suppression du timbre postal rouge qui s'ajoute à la mauvaise utilisation des réseaux sociaux pour supprimer une partie de l'intimité du sujet ?
Ce roman d'anticipation est une mise en garde contre toutes les dictatures. Il suscite la vigilance à l'égard de tout signe de totalitarismes plus ou moins discrètement rampants à l’œuvre dans nos sociétés.


22,00
Conseillé par (Libraire)
8 décembre 2022

Joy a perdu son amant qui s’est noyé au cours de vacances en Espagne. Elle rejoint sa banlieue de Glasgow et s’installe dans une maison qui ne lui appartient pas. Elle ne se remet pas, demandant à son amie Marianne " Qu'est-ce que je vais faire ? ". Elle est désorganisée, ne peut plus enseigner, sauf à " enseigner comme une folle ".

Pour ne pas sombrer complètement, elle tient un journal intime dans lequel elle consigne sa vie bien réglée, ses états d’âmes, les cartes postales que lui envoie son amie Marianne, des passages de revues, des petites annonces, des dialogues, ses visites à son médecin. Hospitalisée, elle évalue avec ironie ses psychiatres qui " ne sont pas aussi intelligents qu’on le croit "  et qui " ne lisent pas les pensées " et décrit avec une réelle justesse les patients de sin service et la vie à l’hôpital.
Ce journal n’est pas monotone, plutôt Fragmenté, fantasque, échevelé. Sa forme tout autant que son contenu expriment le désert dans lequel elle se trouve, sa solitude à peine troublée par ses relations et le souvenir de son amant. L’écriture est sa façon de mettre sa dépression à distance afin qu’elle dispose d’un espace pour se poser, se reconstruire. On le voit quand elle quitte du " je " pour devenir " la patiente " de l’infirmière ou des médecins
Ce journal peut être lu de diverses façons. C’est le journal d’une dépression, le journal d’une lutte contre sa triste vacuité. Puis, quand on lite " Je me redresse vivement avant de réaliser que ce n’est que le réveil […] Je dois aller travailler], il devient le journal de la reconquête d’une vie normale, de sa vie.
Puisque "On ne peut s’extirper de l’intérieur de sa tête ", le lecteur y pénètre grâce à son écriture sans forme narrative, empreinte d’un flegme " so british ", grâce aux fantaisies typographiques qui accentuent son sentiment de désorientation, grâce à des pages bizarrement écrites, pas achevées, les quelques mots soudain placés dans la marge comme des moments de clarté vite éteinte.
Ce roman pourrait être douloureux à lire, plombant, d’une infinie tristesse. Même dépressif, le personnage est plein de surprises, souvent excentrique, volontaire, parfois drôle et plein d’humour, capable d’analyses fines et pertinentes. Joy diffuse une sérénité qui laisse penser qu’elle va s’en sortir.
Le roman laisse une impression de justesse et de réalisme. C’est tout à fait intéressant.


Christian Bourgois

15,00
Conseillé par (Libraire)
21 novembre 2022

Jacob Vaark est fermier en Virginie. Son épouse, Rebekka, " plus ou moins cédée par ses parents" est anglaise et blanche. Il est aussi négociant, ce qui l'amène à rencontrer D'Ortega, un "client/débiteur" qui a fait de mauvaises affaires en perdant une "cargaison" provenant "d'Angola, la réserve d'esclaves du Portugal". Pour régler sa dette, D'Ortega lui cède Florens, une enfant noire dont Vaark espère qu'elle remplacera les enfants que Rebekka a perdu. C'est elle qui ouvre le roman, elle seule qui parle en son nom. Il la confie à Lina, une esclave indienne ayant échappé à un massacre avant d'être confiée à des presbytériens qui l'ont ensuite abandonnée "sans même un murmure d'adieu". Dans l'entourage de Jacob Vaark, il y a aussi Sorrow, une blanche qu'il a "accepté" et donc, pas acheté, une fille quasi-folle, indomptable, qui n'a pas de souvenirs de sa vie passée. Et il y a deux hommes, des Européens qui remboursent par leur travail, le transport pour l'Amérique dont ils ont bénéficié.

Le fermier est aussi négociant . Il se laisse tenter par le commerce lucratif du rhum et du sucre, refusant de voir qu'à la Barbade, il y a des esclaves dans les plantations, comme dans sa ferme, mais en plus lointain.
Pour montrer sa nouvelle puissance, il décide de faire construire une grande maison à l'architecture prétentieuse. Avant qu'elle ne soit achevée, il meurt de la variole. La cohabitation qui se passait relativement bien ne peut continuer ainsi, "Ils avaient jadis pensé qu’ils formaient une sorte de famille parce qu’ils avaient créé ensemble un compagnonnage à partir de l’isolement. Mais la famille qu’ils imaginaient être devenus était fausse.".Jacob Vaark disparu, rien ne les unit plus.
Toni Morrison campe une petite société de personnes cohabitant sans racisme, toutes esclaves à leur façon, quelle que soit leur race. Elle se réfère à la révolte de Bacon en 1676, peu avant le roman qu'elle situe en 1682, qui a marqué le début de la ségrégation raciale à partir de laquelle "un maquis de nouvelles lois […] séparèrent et protégèrent les Blancs de tous les autres et pour toujours", des lois que Vaark n'approuve pas parce qu'elles "encourageaient la cruauté en échange d’une cause commune, à défaut d’une vertu commune". Dans le roman, Blancs et Noirs sont encore relativement égaux, parfois dans leurs libertés, souvent dans leurs souffrances.
Avec une prose superbe et lyrique, Tomi Morrison décrit une Amérique qui perd son innocence et ses rêves, qui devient esclavagiste et misogyne. Les personnages sont décrits avec une précision et une profondeur psychologiques saisissantes. L’écriture de Morrison coule comme l’eau des fleuves, on se laisse porter dans un phrasé bouillonnant qui est puissamment politique.
C’est beau et grandiose.