Conseils de lecture

En camping-car
17,00
par (Libraire)
16 octobre 2018

Dans les années 1980, Ivan Jablonka passait ses vacances avec sa famille, en voyageant dans un camping-car. En Californie, en Corse, au Maroc, en Turquie, en Grèce, au Portugal, en Italie, en Grèce, en Sicile, avec une ou deux familles amies, ils voyageaient chaque année à la recherche d’un "spot avec vue" pour installer leur campement sauvage, devant un paysage forcément sublime. Les enfants devaient l’admirer et être heureux de ces vacances que leurs parents, lorsqu’ils étaient enfants, n’avaient pu avoir. Ses grands-parents étant morts à Auschwitz, son père a grandi dans des orphelinats, avec des enfants juifs ayant échappé à la Shoah.
Le père de Ivan Jablonka était scientifique et sa mère professeur de lettres. Ils avaient le souci d’emmener leurs enfants dans des endroits où les touristes n’allaient pas, simplement pour être ensemble , avec leurs copains de vacances, libres et heureux.
C’était des vacances aventureuses, simples, naturistes et au contact de la nature, de grands voyages de trois semaines vécu dans la frugalité et la simplicité du logement dans un "Combi Volkswagen Transporter T3 Joker Westfalia de couleur beige", le "bus" disaient les enfants. Des vacances sans contrainte, son père "voulait que ses enfants dorment sous une tente, mangent par terre, courent dépenaillés sur les dunes, pissent dehors, se lavent un jour sur trois, ignorent les conventions". Il "suscitait l’étonnement goguenard" de ses copains du lycée Buffon qui "avaient des vacances ‘normales’, maison de famille ou station balnéaire, hôtel en pension complète ou village de vacances". C’était des vacances pour aller découvrir le monde, voir d’autres peuples, d’autres façons de vivre, voir "une croisée d’ogives ou un chef-d’œuvre de la Renaissance" que leur mère leur faisait visiter pour nourrir leur "capital culturel".

Camping-car n’est pas un roman à proprement parler, ni un essai. C’est un auto-histoire de quelqu’un qui essaie de montrer comment son histoire – ses vacances – dans l’histoire collective d’une époque. Ni confession, ni récit d’une vocation, ni bilan, cette autobiographie est "une autre façon de parler de soi-même. Débusquer ce qui, en nous, n’est pas à nous. Comprendre en quoi notre unicité est le produit d’un collectif, l’histoire et le social. Se penser soi-même comme les autres". Jablonka cherche à savoir "ce que sa singularité doit aux autres".
Un texte original qui mêle récit de vacances et réflexion sociologiques et historiques, d’une grande franchise et honnêteté, sans nostalgie. C’est, bien sûr, un éloge du voyage, des vacances populaires ouvertes à la diversité des cultures, des vacances simples, en liberté.

"Je suis avec ceux qui traînent leur passé comme une caravane. Je suis du côté des marcheurs, des rêveurs, des colporteurs, des bringuebalants. Du côté du camping-car"


La Vraie Vie
17,00
par (Libraire)
16 octobre 2018

C’est la fin d’une vie familiale « normale ». Gilles se renferme et devient taiseux. Il passe de plus en plus de temps dans la chambre des cadavres, à caresser la hyène empaillée que craint tant sa sœur, et son père se rapproche de lui et l’entraîne pour la chasse. La jeune fille comprend alors que le mauvais esprit de la hyène va envahir la cerveau de Gilles. Elle décide de l’en empêcher en se documentant pour construire une machine à remonter le temps, juste avant la mort du vieux glacier, afin de retrouver le sourire de son petit frère. La petite fille qui rêve que cette chose impossible est possible va garder cette naïveté tout en étant très réaliste : pour arriver à cet exploit, il faut être obstinée, devenir savante, aller très loin dans l’apprentissage de la physique, avoir envie de ne pas être n’importe qui, décider de devenir une seconde Marie Curie. Développant une fine intelligence de la vie, elle va pouvoir grandir en se protégeant presque totalement de la folle violence de son prédateur de père.
Dès le début, on se laisse prendre par le roman sensible et charmant qui se déroule comme un conte, comme s’il n’y avait pas la violence du père envers les femmes de sa famille. L’écriture d’Aline Dieudonné est fluide, coulante. Elle a l’apparence d’une histoire qu’on commence à raconter et que l’on continue comme elle vient, sans calcul, sans but. Mais sans tarder, la tension monte, on pressent au moins un drame, et, en tout cas, des conduites déviantes, des moments odieusement violents. On ne peut cependant pas prévoir le drame ultime, six ans plus tard, quand la jeune fille sera devenue adolescente, qu’elle affirmera sa détermination, sa liberté, sa féminité. L’angoisse monte jusqu’aux dernières pages. Captivé, j’ai lu ce roman d’une traite et j’avoue avoir eu très peur, persuadé que la narratrice allait mourir.

Ce n’est donc pas une histoire racontée comme elle vient. La construction rigoureuse fait monter la tension palier par palier  : la mère qui se réveille de sa passivité, Gilles qui s’endurcit et devient chasseur, la père qui s’aigrit encore après a perte de son emploi, l’engrangement des connaissances intellectuelles de la jeune fille qui lui donnent de l’intérêt pour une autre vie, sa beauté, sa capacité à séduire le Champion, compagnon de La Plume dont elle garde l’enfant, sa détermination, la dureté de la relation père-fille. A chaque palier, on craint la réaction froidement violente du père. Sous cet angle, c’est un roman noir. C’est aussi un roman initiatique sur la sortie de l’enfance, le changement physique, la puissance du rêve, la lente perte de l’innocence et la découverte de la sensualité et de l’amour, la force de l’esprit afin de pouvoir sortir d’une situation de violence destructrice.

La petite fille est devenue une belle personne. Et ce premier roman est une belle réussite.


Les idéaux
21,50
par (Libraire)
14 octobre 2018

Dans son septième roman, Aurélie Filippetti, ancienne ministre de la Culture, livre une histoire d’amour et nous plonge dans les coulisses du pouvoir politique.
Elle est de gauche, vient de l’Est, du monde de l’industrie, des mines et des aciéries. Lui est de droite, de l’Ouest de la France, de l’aristocratie, "il est à l’aise partout". Il n’est pas difficile de reconnaître le couple qu’a formé Aurélie Filippetti avec un chiraquien qui fut ministre de Raffarin. Le couple vit une relation clandestine, au hasard des moments libres de leurs agendas. A l’Assemblée, ils ne sont pas sur les mêmes bancs, veillent à ne pas de faire découvrir, limitent leur relation à quelques clins clins d’œil. Lui veille sur elle, veut son bien, qu’elle assure son avenir en politique. Leurs idéaux politiques sont proches même s'ils "ne voient pas la réalité de la même façon". Elle ne comprend pas que cet homme ne soit pas de gauche. Puis le député devient ministre et certains de ses propos et prises de position deviennent contraires à ses idéaux, qu’elle connaît et partage. C’est l’éloignement, la désillusion. Jusqu’à ce que la déception l’éloigne de la politique et qu’il s’engage dans une association humanitaire.
Lorsque la campagne présidentielle se met en place, elle s’y engage avec l’ambition de faire partie du futur gouvernement. Elle devient ministre de la Culture. Elle assume mal cette fonction, se sent mal comprise, ne comprend ni n’admet comment fonctionne le pouvoir, se lasse de se trouver éloigné de ses électeurs, de sa région. Elle démissionne.
Le récit de ces dix années de vie politique est bien un roman,une fiction, pas un essai, ce qui permet une description assez fine de la réalité politique et sociale de cette période. D’ailleurs, aucun nom n’est cité, ce qui en fait une description du pouvoir et de ses dérives égoïstes que l’on pourra transposer. On reconnaîtra aisément la fin du sarkozysme, la présidence de François Hollande qu’elle nomme "le Prince". Ce n’est pas un récit réjouissant et croustillant, le portrait qu’elle fait de François Hollande est terrible, de son cynisme quand il rejette une haut fonctionnaire au prétexte que "Bof, c’est une militante", de sa fascination pour les riches, "les Inégaux", de son envie de copiner avec les journalistes. Sa description de la politique concrète n’est pas tendre, "Elle observait avec stupéfaction le mensonge s’installer dans les relations entre les uns et les autres", elle remarque que "La Cour résistait à toutes les alternances et triomphait de tout", "la condescendance des maîtres de toujours" qui imposent leur autorité, les ruses et la suffisance des ambitieux, la corruption insidieuse de l’argent, les attaques insultantes dans la presse et sur les réseaux sociaux… Elle va de déceptions en déceptions et, à la fin, quitte le pouvoir. C’est donc un adieu à la politique qu’on aura lu.
J’avais beaucoup aimé "Les derniers jours de la classe ouvrière" (Stock, 2003) où elle parlait déjà de désillusions politiques. "Les idéaux" sont d’un autre ordre. Avec une écriture travaillée et fouillée - malgré quelques figures de styles trop ampoulées - elle nous donne un roman puissant – parfois un peu lourd à lire -sur les coulisses du pouvoir politique, sur un monde rude et même violent qui devient décevant quand les intérêts particuliers l’emportent sur les idéaux. Encore plus décevant pour elle, quand on lit son attachement à la fonction de députée qui représente le peuple à l’Assemblée et qu’elle voit la realpolitik à l’œuvre. Une immense déception pour cette femme fidèle aux idéaux de la Révolution, "Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit".
Sans doute devra-ton admettre qu’Aurélie Filippetti en tant que femme politique s’est fait des illusions, a fait preuve de naïveté et qu’on peut mettre à son honneur de s’interroger sur l’échec de la gauche auprès des classes populaires.


L'effondrement de la civilisation occidentale, Un texte venu du futur

Un texte venu du futur

Éditions Les Liens qui libèrent

13,90
par (Libraire)
13 octobre 2018

Dans un essai de science-fiction suivi d’une interview des auteurs et d’une postface, Naomi Oreskes, historienne des sciences et professeur à l’université d’Harvard et Erik Conway, historien des sciences à la Nasa, se situent en 2393 pour relater les causes de l’effondrement de la civilisation occidentale provoqué par le changement climatique.
On est donc en 2393, un historien chinois consulte d’abondantes archives pour essayer de comprendre pourquoi, vers le milieu du XXIe siècle, la civilisation occidentale s’est effondrée dans une catastrophe climatique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, et pourtant annoncée. La production non maîtrisée de gaz à effet de serre a provoqué une élévation de la température de la planète. Sont apparus des énormes sécheresses, des années sans hiver, l’été interminable, des ouragans de plus en plus fréquents et violents, la fonte des glaces, des famines, des épidémies, de massives immigrations, des disparitions d’espèces animales, la mort de millions d’humains.
Les auteurs situent cet effondrement pendant "la période de la pénombre (1988-2093)" au cours de laquelle prédominaient la croyance en des solutions technologiques qui nous sauveraient du réchauffement, l’impuissance des gouvernements à résister aux pressions des industriels et des financiers qui contestaient les conclusions des scientifiques et à imposer des décisions autoritaires, l’idéologie néolibérale qui refusait d’admettre la notion de "coûts externes" et qui ne prévoyait donc aucun mécanisme de prévention des dommages à venir. Les néolibéraux, qui se pensaient comme les seuls capables de préserver la liberté individuelle, furent paradoxalement responsables d’une diminution drastique des libertés. De même, ils refusaient d’envisager "l’échec du marché", estimant que la "main invisible" régulait toute l’activité économique. Ils soulignent aussi notre passivité intellectuelle, notre pensée scientifique, économique et politique figée, notre croyance en la capacité de l’humain à s’adapter à toute situation. Ils pointent aussi le manque de courage de la presse pour arrêter de rapporter des propos non vérifiés par la science.

Naomi Oreskes et Erik Conway sont partis des scénarios les plus pessimistes du GIEC. Depuis la publication de l’ouvrage, cinq années se sont écoulées et on peut voir que certaines prévisions du GIEC sont dépassées. Il n’est donc plus exclu que le réchauffement dépasse 6 degrés, entraînant une élévation du niveau des mers de plus de six mètres, provoquant une exode de plus de 1,5 milliard d’humains.
Dans l’interview qui suit cette "hard SF", les auteurs signalent que c’est la Chine qui s’est mieux préservée, grâce à son régime autoritaire, n’hésitant pas à prendre d’immenses décisions impopulaires, à déplacer des millions de personnes et à sauver ses populations. Leur essai sonne alors comme un avertissement : si vous voulez préserver la démocratie, prenez garde à contrer le réchauffement climatique.
Bien qu’extrêmement documenté, l’essai d’une soixantaine de pages est d’une lecture facile. Un lexique définit l’Optimisme adaptatif humain, le Complexe de la combustion du carbone, le Choc terminal et quelques autres termes importants. Une postface fait le point sur l’actualité du sujet en 2013, alors qu’Obama est encore président des États-Unis et qu’on est à quelques mois de l’ouverture de la COP 21.
Une lecture stimulante, provocante, importante.

"Nous étions parfaitement informés des catastrophes à venir, et nous n’avons rien fait".


Les Prénoms épicènes
17,50
par (Libraire)
2 octobre 2018

Claude et Dominique se sont rencontrés à Brest. Il fait ce qu’il faut pour séduire Dominique. Ils se marient très vite en souhaitant un enfant qui vient tardivement, au bout de quatre années. L’homme charmant qu’était Claude devient très désagréable et déteste l’enfant dès sa naissance. Épicène, à cinq ans, sait déjà qu’elle n’aime pas son père. 0 onze ans, il lui fait perdre sa meilleure amie, Samia. Elle découvre alors qu’elle hait son père et qu’elle va devoir se construire sans son affection. La même année, Claude pousse Dominique à se lier avec Mme de Cléry, une riche bourgeoise, en se servant de ses filles. Claude a une bonne raison de chercher à se lier au couple des Cléry.
Quand on la découvre, on découvre aussi la face cachée de Claude et les raisons de sa détestation…

Chaque année, je suis curieux de savoir ce qu’Amélie Nothomb va inventer pour son nouveau roman. Après la jalousie d’une mère pour sa fille (Frappe-toi le coeur), voici la haine d’une fille pour son père qui, reconnaissons-le, la mérite bien. Comme dans ses autres romans, celui qui permet au personnage central d’exister est sérieusement tordu. Le roman a tout d’un conte, avec le monstre, la douce jeune fille (pas si douce, en fait), la mère naïve, les grands-parents adorés et adorables. Mais l’écriture est précise et révèle une connaissance indéniable des ressorts des êtres humains. L’histoire est plutôt complexe, caustique, décalée. Pour notre plus grand plaisir...
Comme dans les contes, même cruels, il y a une morale : "La personne qui aime est toujours la plus forte".