Conseils de lecture

Des âmes simples
18,00
par (Libraire)
8 novembre 2017

Pierre Adrian est allé à la rencontre de Pierre, un moins prémontré, curé de la vallée d'Aspe depuis cinquante ans. Il vit à Sarrance, dans un prieuré où il accueille, sans juger et sans chercher à convertir, aussi bien les pèlerins en marche vers Compostelle que des êtres à la dérive, des vagabonds détruits par le drogue ou l'alcool, des femmes battues. Sa présence dans la vallée donne une une raison de vivre, rassure par la puissance qu'il puise dans sa foi et dans sa prière, rend possible que se rapprochent de lui, et de son amour, ceux qui ont besoin de reprendre des forces.
Il écoute, rassure réconforte ceux qui viennent à lui. Il leur parle de l'amour de Dieu, de gratuité, leur donne d'espérer, "Quand c’est Dieu, frère, il y a une infinie douceur. Tu ressentiras la paix, le silence. Il n’y aura qu’humilité et don de soi".
Pierre Adrian nous livre un récit qui surprend par sa profondeur quand il évoque, dans une écriture travaillée, inquiète, torturée, la grandeur des paysages, la vie austère et rude, les gens ordinaires, fragiles, pauvres, perdus. Il parle superbement de ces "âmes simples", sans les abaisser, en respectant leur dignité. Il relate avec émotion et précision la messe de Noël où il lui semble que "c’est comme si on avait fait entrer la vallée dans l’église". Il restitue du religieux -qu'il admire, il ne s'en cache pas- le visage d'un homme habité par une foi profonde, d'un homme accueillant, généreux, miséricordieux. D'un grand religieux. Cet homme vit une spiritualité qui lui donne de se dépasser, "la générosité de certains hommes dépasse leur propre volonté. Elle donne une idée du bonheur".
À ceux qui connaissent la vallée, ce livre leur donnera de la regarder autrement. À ceux qui ne la connaissent pas, il donnera goût aux paysages, aux silence, aux sentiers. À tous, il offre la rencontre de cet homme qui parle d'amour et de miséricorde, ce qui est plutôt rare...


Mercy, Mary, Patty
19,80
par (Libraire)
1 novembre 2017

Lola Lafon reprend dans cette fiction l’affaire Patricia Hearst. En 1974, à 19 ans, cette jeune fille d’un milliardaire américain est kidnappée par un groupe se réclamant de l’extrême-gauche révolutionnaire. Le groupe demande une rançon originale, des sommes élevées qui seront rendues au peuple sous forme de nourriture. En peu de temps, la jeune fille qui a pourtant imploré ses parents de la délivrer se retourne contre eux et contre la société en épousant les thèses du SLA (Armée de libération symbionnaise). Sont aussi évoquées dans le roman, le cas de deux femmes kidnappées à Deerfield par des tribus indiennes en 1690 et 1753, qui refusèrent d’être libérées.

Patricia Hearst risquant au moins trente-cinq années de prison, les avocats de sa famille ont demandé à Gene Nevena, une professeure réputée se trouvant en résidence en France, dans les Landes, de pratiquer une expertise psychologique qui montrerait qu’elle a subi un lavage de cerveau. Celle-ci charge une jeune fille de 19 ans , Violaine, de collecter de la documentation. La professeure est célèbre dans son établissement pour ses positions affirmées et le plus souvent décalées, et pour l’originalité de sa pédagogie. Elle va chercher à comprendre Patricia Hearst plutôt qu’à argumenter un lavage de cerveau. Violaine, timide, anorexique et sans expérience de la vie, se plonge sans a priori dans un dossier complexe.

La narratrice retrace, en 2015, cette affaire en cherchant à faire entendre ce que dit Patricia Hearst : »j’ai grandi, j’ai changé; j’ai grandi. J’ai pris conscience de pas mal de trucs et ne pourrai jamais retourner à ma vie d’avant« , « Personne ne me force à faire cette bande, au fait. Je crois que vous devriez voir les choses comme je les vois« . Les autres personnages changent aussi. Les lignes bougent. Les jugements évoluent. Peu à peu, les certitudes sont affrontées et confrontées jusqu’à ce qu’on écoute enfin ces filles qui n’ont jamais eu à choisir, à exprimer leur volonté et qui, dans le désordre de l’enlèvement, trouvent une liberté. Lola Lafon décrit les incertitudes de la vie de ces jeunes femmes qui, soudain, se découvrent volontaires, déterminées, courageuses, qui, cherchant à échapper aux transmissions familiales, choisissent librement une identité, le chemin d’une vie risquée (Hearst) ou austère (les femmes de Deerfield).
En changeant de prénom, « Tania a tourné le dos à Patricia » et s’est écartée de la norme sociale, ce que ne comprennent pas ses parents, ses avocats, la police, car « peut-on décréter que quelqu’un n’est pas libre simplement parce que ses choix nous sont étrangers ?« . Ce que Patricia Hearst a fait critique son milieu d’origine. La riche héritière a choisi le parti des pauvres, « Papa, maman, ce n’est pas la SLA qui me fait du mal. C’est le FBI ainsi que votre indifférence aux pauvres.« . Extraite de son milieu par le fait de l’enlèvement, elle ouvre les yeux, voit un autre monde, découvre « avoir désiré mettre un terme à la passivité de [ses] aînés, la nôtre« . Elle décide de vivre dans un monde qui, certes, n’existe pas, un monde réclamé, librement désiré, un monde où le destin n’emprisonne pas.


La Servante écarlate
11,50
par (Libraire)
30 septembre 2017

"La servante écarlate" est le journal rédigé par Defred, dans lequel elle raconte sa vie -ou plutôt : son emprisonnement- dans la république de Gilead, aux États-Unis. Dans cette société fermée la population est répartie en castes : les Commandants, leurs Épouses, les Marthas, les Yeux, les Tantes et les Servantes dont fait partie Defred. Elle est au service d'un Commandant et de son Épouse inféconde. Sa raison d'exister est de devenir enceinte pour donner un enfant à l'Épouse. Éventuellement, si le Commandant se révélait stérile, l'Épouse pourrait s'arranger pour trouver un autre homme pour la féconder. Si la Servante est stérile, elle sera être envoyée aux Colonies, traiter les déchets dans des conditions telles qu'elle sera vouée à une mort rapide.
Dans cette société théocratique, les libertés individuelles sont inexistantes, la diversité est réprimée, l'homosexualité interdite, l'amour a disparu : "Qu'avons-nous oublié ? J'ai répondu : l'amour (...) Tomber amoureux".
Ce qui est considéré comme un délit est couramment puni de mort. La population est convoquée au spectacle du châtiment et les corps, accrochés au Mur, sont exposés à la vue de tous.
Lorsqu'elles sortent, toujours par deux, pour faire les courses, les Servantes portent une tenue rouge et un bonnet blanc qui rétrécit leur champ de vue. Elles sont réduites au silence, à tel point qu'elles ont appris à lire sur les lèvres. Elles n'ont rien à elles. L'équipement de leur chambre est réduit au minimum, "Une chaise, une table, une lampe", pas de lustre au plafond, des fois qu'il leur viendrait l'idée de se pendre et les vitres sont incassables.
Il y a peu de personnages dans ce roman : Nick, le chauffeur du couple, qui a attiré l'attention de Defred et qui pourrait peut-être l'aider, pense-t-elle, malgré les risques ; Janine, une Servante rebelle que Defred admire ; le "docteur" qui examine les servantes pour savoir si elle sont enceintes et qui propose ses services à Defred qui ne l'est pas encore ; les Tantes, des femmes célibataires qui endoctrinent les Servantes, les humilient en réduisant leurs libertés, les châtient ; Deglen, une autre Servante avec qui Defred va aux courses. Elles sont les seules à avoir un pouvoir dans cette société dominée par quelques hommes.

Defred a été mariée à Luke avec qui elle a eu une fille. Elle ignore s'ils sont encore vivants et où ils pourraient se trouver. Au début du roman, il ne se passe pas grand-chose, le temps que s'installe la sensation d'être dans une société entièrement contrôlée et calme. Peu à peu, Defred se remémore l'avant, pour ne pas devenir folle, pour rester lucide. Elle réfléchit, observe, mène des réflexions sur la vie sociale et politique, accroissant encore l'horreur ressentie par le lecteur. Plus avant dans le roman, lorsqu'elle enfreint des interdits, on découvre que cette société qui se veut pure est très pervertie, que ceux qui ont le pouvoir dissimulent des agissements de façon à s'offrir un peu de bon temps. On découvre aussi que la répression de la sexualité, aussi forte soit-elle, n'empêche pas l'existence d'une liaison amoureuse. Et qu'il existe une résistance clandestine, organisée, qui peut se montrer efficace.

Le roman achevé, Margaret Atwood a ajouté quelques pages relatant une communication universitaire sur ce monde de Gilead. Ce texte serait une transcription de cassettes retrouvée au fond d'un malle. Le discours est en même temps drôle et terrifiant. On peut comprendre que Defred s'est échappée de cet enfer, sans doute avec l'aide de Nick. Mais le lecteur ne peut en être certain...

Mon attention sur ce livre a été attirée par son adaptation en série télévisée et par la publication de plusieurs dystopies pour cette rentrée littéraire. Après avoir lu "Notre vie dans les forêts" de Marie Darrieusecq, j'ai voulu lire ce roman qui est considéré comme un modèle de dystopie. Publié en 1985 aux États-Unis et en 1987 en France, il reste d'actualité. On comprend que ce texte soit devenu une référence pour les féministes et pour tous ceux qui craignent et luttent contre des évolutions politiques visant à prendre le contrôle des femmes, et de leurs fonctions reproductrices. On ne peut s'empêcher de penser à la montée du fondamentalisme aux Etats-Unis, et aux positions régressives face à l'avortement.
Qu'on pense que le livre est prophétique n'est pas étonnant. Puisse sa lecture nous tenir éveillés pour empêcher qu'il le soit


Les optimistes meurent en premier
14,90
par (Libraire)
25 septembre 2017

Un roman pour ados sur le thème de la culpabilité

Pétula de Wilde est une jeune fille de seize ans qui se sent responsable de la mort de sa petite sœur. Elle s'est étouffée avec un bouton du pyjama qu'elle lui avait cousu. Depuis, elle développe des phobies pour se protéger de tout ce qui pourrait être dangereux : elle porte des gants pour éviter une infection, ne va pas dans les toilettes publiques, ne traverse une rue qu'en empruntant un passage piéton, se tient éloignée des étagères de livres qui pourraient l'écraser, porte un sifflet anti-viol... Parce que "vous vivez dans l’idée fausse que tout ira comme vous voulez. Vous ne voyez le danger que quand il est trop tard. Les pessimistes sont plus réalistes. Ils prennent plus de précautions". Lesquelles exaspèrent son entourage et découragent toute tentative de camaraderie ou d'amitié.
Dans son établissement scolaire, pour l'aider à"faire son deuil", elle est contrainte de fréquenter l'atelier d'art-thérapie, animé par une psychologue stagiaire, couramment appelé 'le club des tarés". Il est vrai qu'elle y retrouve une fille alcoolique et toxico très extravertie, un garçon homosexuel rejeté par sa famille, un autre qui déprime d'avoir été interdit d'assister aux funérailles de sa mère... C'est là qu'elle rencontre un élève qui vient d'intégrer son lycée, "l'homme bionique" ainsi nommé parce qu'il porte une prothèse au bras droit. Jacob est beau, doux attentionné. Pétula n'en croit pas ses yeux. En plus, il sait se servir de sa caméra vidéo pour faire un exposé décalé qui plaît aux élèves de la classe, et aussi pour en faire d'autres dans l'atelier, afin d'aider ses camarades à évoluer. Tout le monde aime Jacob, mais il cache quelque chose d'énorme, un lourd secret qui pourrait mettre un terme à l'admiration dont il est l'objet et à l'amitié des membres de l'atelier.

Avec pudeur, Susin Nielsen traite de la culpabilité qui détruit la personne, qui empêche toute relation sincère avec d'autres. Elle montre que, si on peut être victime d'un accident ou d'un drame, vouloir se protéger de tout risque rend impossible une vie personnelle et sociale épanouies. Il faut affronter ses angoisses, les démonter pour les maîtriser. Elle met en avant la camaraderie comme force pour aller de l'avant. Roman "thérapeutique" et roman d'initiation puisque Pétula et Jacob y découvrent l'amour.
L'auteur réussit à parler de ces sujets avec humour, parfois même en tournant quelques situations en dérision (l'affection démesurée pour les chats de la mère de Pétula).
Les ados cabossés sont nombreux dans la littérature jeunesse -à tel point qu'on pourrait ne plus rajouter de romans en contenant- et Pétula est un trop beau catalogue de phobies, mais beaucoup de clins d'oeil littéraires, de petites touches d'humour ou de tendresses font de ce texte est un bon roman young adult.
Pour ados à partir de 14 ans


Fief

Le Seuil

17,50
par (Libraire)
22 septembre 2017

Jonas est un boxeur plutôt talentueux. "Plutôt" car il ne sera pas un champion. Il gâche son talent en fumant des clopes ou des joints de cannabis, en traînant avec ses copains. Il est très clair que Jonas et sa bande ne vivent pas dans le centre-ville, mais dans une banlieue, sa langue ne laisse aucun doute là-dessus.
Le personnage est curieux, Il ne semble pas très futé alors qu'il est dynamique, ouvert, sensible. Il est dans une bande de potes qui s'ennuient, boivent pas mal, se battent beaucoup, n'évoluent pas, trompent l'ennui dans de nombreuses parties de cartes. Il suit son père sans chercher à s'émanciper, à s'éloigner. Son langage est celui d'un jeune de cité. Pourtant, il entretient une relation avec une fille qui n'est pas de son milieu, qui vit dans une belle maison, qui fréquente des jeunes bien propres sur eux. Pourtant, il est très copain avec Lahuiss qui explique pourquoi le Candide de Voltaire affirme "qu'il faut cultiver son jardin". Pourtant, on sent qu'il a un autre niveau que son copain Ixe qui, dans la bande, tient le record de fautes d'orthographe dans une courte dictée que Lahuiss a extrait de Céline. Quand il s'entraîne à boxer, ou lors d'un combat, il dissèque ce qui se passe avec une précision chirurgicale. Et quand il s'échappe de la ville avec Sucré pour aller faire un feu dans la forêt, au sommet d'une colline, on le sent vibrer à la beauté sauvage de la nature.

David Lopez utilise le langage des jeunes de banlieue. Ça donne un texte fleuri : "Putain ! crie Poto, et il ajoute que sa mère la pute le jeu vas-y avec deux tours de plus j’te faisais un coup de malade", "Je lui dis et toi mon négro. Il dit qu’il faut qu’on s’capture pour parler du daron. J’lui dis ouais, comme d’hab, et on rigole", "Mais gros la tête que tu lui as mis". Quand Jonas décrit son entraînement, son combat contre Kerbachi, les scènes de sexe avec Wanda, son texte est rigoureusement construit et précis. Son Jonas sait qu'il pourrait faire quelque chose de bien de sa vie, mais il "refuse de faire ce pour quoi il est fait", "C’est l’espoir qui me rend servile". . Il
David Lopez aime le rap et la boxe. Il habite Nemours où il situe son roman. Ce qu'il raconte est vrai, et est faux puisque c'est un roman et non pas un essai sociologique

Il faut se laisser happer par ce roman, par le superbe langage que David Lopez crée, par le tragique de la vie de Jonas et de ses copains.