Conseils de lecture

Albin Michel

22,90
par (Libraire)
20 septembre 2022

En 1960, dans le petit village sicilien de Martorana, Olivia mène une vie de fillette libre, "se promener dans le village de jour comme de nuit, porter des culottes courtes et même un vrai pantalon les jours de fête, parler avec les filles et les garçons de tous les âges, boire un verre de vin allongé d’eau le dimanche, dire des gros mots, cracher et, l’été, courir jusqu’à la plage puis se baigner en short. Moi, la baignade, je suis pour", et aussi chasser les escargots au petit matin pour les revendre au marché.

Mais à partir du jour où elle a "son cardinal", elle ne pourra plus sortir seule de chez elle, car le cardinal a ses règles : "marche en regardant tes pieds, file droit et reste à la maison" et comme dit sa mère, "une fille, c’est comme une carafe : qui la casse la ramasse".
Au village, un jeune homme l’a remarquée et la veut pour épouse. Elle refuse, estimant pouvoir choisir elle-même de qui être amoureuse. Furieux, il la kidnappe avant de la violer. Sa mère, gardienne des traditions, voudrait la marier et lui trouve un homme de la ville riche, mais aveugle, qui ne tiendra pas son ambiguë promesse. Olivia, qui a une amie, Liliana, fille de communiste qui l’introduit dans la cellule, choisit de se rebeller et de porter plainte. Une amie de Liliana et un avocat l’aident, le jeune homme est condamné et emprisonné.
À la fin du livre, on retrouvera tous les personnages vingt ans plus tard, en 1981.
"Le choix" "est celui d’Olivia, un choix courageux dans une Sicile corsetée dans la mise en tutelle des femmes. Viola Ardone écrit comme parle la petite fille pour portraiturer une époque au moment où elle change, où des femmes se refusent à la tradition ancestrale et revendiquent d’être libres. On remarquera que le parler d’Olivia devient adulte et plus grave dans la dernière partie du livre datée de 1981. Si la mère d’Olivia est présentée comme la gardienne des valeurs traditionnelles, son père, peu bavard, qui semble falot et en retrait, est plus libre et prend courageusement le parti de sa fille pour la soutenir dans son choix, un beau geste d’amour.
Le roman de Viola Ardone est une pépite de délicatesse, même s’il est parfois écrit crûment, et rend merveilleusement l’entêtement d’Olivia à vivre sa vie telle qu’elle le veut. Un livre émouvant à ne pas laisser passer.


Manufacture de livres

20,00
par (Libraire)
19 septembre 2022

Parce qu’il s’ennuyait de sa vie et surtout parce qu’il est habité par une nostalgie insistante, un homme s’enfonce dans la forêt. Il semble déterminé à quitter le monde. Il bivouaque au bord d’une rivière, dans les environs de la ferme de ses parents et de la maison de ses grands-parents, restée inoccupée depuis leur décès.

Il écoute les bruits de la forêt, le bruissement des arbres, les cris des animaux et, aussi, le bruit du train dans le lointain. Il se nourrit de peu qu’il cuisine sur un feu de bois. Lui qui cherche la solitude est habité par "les autres", ceux qu’il a côtoyé, avec il entretient une forme de présence obligée. Il se rappelle ses romans qui avaient tous un lien avec la fuite, la fugue, l’éloignement. Lui reviennent des moments de son enfance, le souvenir de ses grands-parents, de sa sœur, Lucie...
Mais alors qu’il se croit seul dans la forêt, seul avec lui-même, il lui semble percevoir une présence. Un enfant surgit de nulle part, mutique, qui lance des pierres pour attirer son attention et le tenir au loin...
La forêt de cet homme est celle dans laquelle, enfant, il jouait. Une forêt pour y passer un temps limité, pas pour y vivre à demeure, ce qu’il envisage pourtant de faire. Le roman de Cyril Herry est nostalgique de l’enfance, d’un moment où le héros a pu s’échapper, s’éloigner des"autres" pour vivre dans son rêve. L’homme qui se réfugie dans la forêt est "un enfant débordant d’imagination que la vie des adultes avait affreusement déçu". Le roman fourmille de descriptions de la nature telle qu’elle est dans sa réalité brute et sauvage.


Alena Mornštajnová

Bleu et Jaune

23,00
par (Libraire)
10 septembre 2022

L’espèce de donuts vaguement rose de la couverture laisse mal augurer du contenu de ce livre, de même que le doux nom d’Hana. Car le livre de l’écrivaine Tchèque Alena Mornštajnová n’est pas une douceur, même si le roman commence lorsqu’en 1954, dans une petite ville de la Tchécoslovaquie de l’époque, la petite Mira a été privée de dessert pour être allée, en plein hiver jouer à la rivière sans autorisation, et être tombée dans l’eau glaciale. Le reste de la famille a mangé les "délicieux petits choux à la crème recouverts de glaçage brillant" achetés à la pâtisserie du village et ont été contaminés par le typhus.

Tous sont mis en quarantaine dans divers endroits et Mira, neuf ans, est envoyée chez sa tante Hana, une femme de 35 ans au comportement bizarre, qui ne s’habille qu’en noir, parle très peu et qui semble totalement dépourvu de tendresse, qui va pourtant élever cette petite du mieux qu’elle peut, disant "Je ne peux plus mourir, à présent"
On va comprendre pour quoi Hana est ainsi déshumanisée, pourquoi elle a toujours un quignon de pain dans sa poche, pourquoi elle est si décharnée quand on remonte aux années 1933-1945 et à la Seconde Guerre mondiale. On comprend que l’incompréhension de Mira soit totale jusqu’à ce qu’à l’école, sa meilleure amie lui pose la question "il paraît que tu es juive ? […] Je ne pouvais pas être juive, puisque je ne savais même pas ce que ça voulait dire". Elle va alors peu à peu comprendre que sa tante est revenue de Terezín et d’Auschwitz, détruite à jamais.
Alena Mornštajnová nous entraîne dans l’histoire de la famille d’Hana et de Mira, nous décrit comment leurs vies ont été transformées, quels traumatismes elles ont subi.
L’écriture est belle et d’une grande fluidité. La lecture est aisée et nous fait découvrir des personnages forts, leurs colères, leurs espoirs et leurs émotions.
C‘est un beau roman, addictif, émouvant, pas larmoyant, qu’on ne lâche pas. Au fil des pages, on comprend qu’il soit un gros succès en République Tchèque et qu’il ait eu de nombreux prix littéraires


21,90
par (Libraire)
6 septembre 2022

Certains aiment la vie compliquée... Ainsi Mike et Benson, qui vivent ensemble à Houston (Texas) depuis quatre ans. Mike se décide à aller voir son père, Eiju, qu’il n’a jamais rencontré, qui est proche de sa fin à Osaka (Japon). Alors qu’il va partir, Mitsuko, sa mère arrive d’Osaka pour le voir. Benson va donc vivre quelques temps avec la mère de Mike, partager l’appartement, faire la cuisine avec elle, se découvrir et se supporter.
Il y a de l’incompréhension entre Mike et Benson, à propos de ce départ et, surtout, à propos de leur vie de couple où l’amitié et le désir du début ont laissé place au silence, à ce qu’ils ne se disent plus. L’auteur choisit de laisser d’abord Benson raconter ce qui a compté pour lui, la relation avec ses parents, son travail dans une garderie d’enfants, ses précédents partenaires sexuels. Mike poursuit en donnant sa version de leur vie, ce qu’il fait à Osaka, son histoire familiale, sa relation avec son père. Ils n’ont pas la même façon d’être ou de ne pas être avec les gens, d’être loin du "bruit" de l’entourage. met ses personnages dans une situation inconfortable pour qu’ils se découvrent, perçoivent leurs émotions et celles de l’autre, questionnent leurs relations familiales (Mitsuko cuisine des repas pour Mike, accepte son homosexualité à l’inverse de ses parents) et de leur appartenance à des classes sociales différentes.
Avec Eiju, l’auteur s’intéresse à la relation avec un home malade, proche de la mort. Mike s’est éloigné de son père et cherche à comprendre pourquoi. Se rencontrant enfin, les deux hommes mettent fin à leurs différends, créent une relation qui semblait improbable, évoluant vers la paix. Eiju s’affaiblissant baisse les armes et accepte le secours de son fils qui, de son côté, pourrait accepter de reprendre le bar de son père. La relation qui s’instaure entre le père et e fils laisse place à de l’amour, tout en incluant des regrets et des remords. Une relation silencieuse où les gestes remplacent les mots. Une relation vouée à la fin et au deuil.
Le relation Eiju-Mike est semblable à la relation Benson-Mike qui se calme et se fane, qui se détend au risque de ne plus être. Dans les deux cas, même si l’amour est présent, le deuil semble imparable.
Bryan Washington nous offre un roman dont l’écriture s’affranchit des codes de la syntaxe pour respecter l’oralité des échanges de ses personnages. Des touches d’humour allègent la gravité des situations vécues par des personnages pour lesquels on ne peut qu’éprouver de l’empathie. Il raconte un amour difficile, parfois violent, certainement imparfait, possiblement toxique. Il crée des personnages instables, à la recherche de leur identité, de l’au-delà de leurs différences, de la possibilité de vivre ensemble et de vivre bien.

l y a de l’incompréhension entre Mike et Benson, à propos de ce départ et, surtout, à propos de leur vie de couple où l’amitié et le désir du début ont laissé place au silence, à ce qu’ils ne se disent plus. L’auteur choisit de laisser d’abord Benson raconter ce qui a compté pour lui, la relation avec ses parents, son travail dans une garderie d’enfants, ses précédents partenaires sexuels. Mike poursuit en donnant sa version de leur vie, ce qu’il fait à Osaka, son histoire familiale, sa relation avec son père. Ils n’ont pas la même façon d’être ou de ne pas être avec les gens, d’être loin du "bruit" de l’entourage. met ses personnages dans une situation inconfortable pour qu’ils se découvrent, perçoivent leurs émotions et celles de l’autre, questionnent leurs relations familiales (Mitsuko cuisine des repas pour Mike, accepte son homosexualité à l’inverse de ses parents) et de leur appartenance à des classes sociales différentes.
Avec Eiju, l’auteur s’intéresse à la relation avec un home malade, proche de la mort. Mike s’est éloigné de son père et cherche à comprendre pourquoi. Se rencontrant enfin, les deux hommes mettent fin à leurs différends, créent une relation qui semblait improbable, évoluant vers la paix. Eiju s’affaiblissant baisse les armes et accepte le secours de son fils qui, de son côté, pourrait accepter de reprendre le bar de son père. La relation qui s’instaure entre le père et e fils laisse place à de l’amour, tout en incluant des regrets et des remords. Une relation silencieuse où les gestes remplacent les mots. Une relation vouée à la fin et au deuil.
Le relation Eiju-Mike est semblable à la relation Benson-Mike qui se calme et se fane, qui se détend au risque de ne plus être. Dans les deux cas, même si l’amour est présent, le deuil semble imparable.
Bryan Washington nous offre un roman dont l’écriture s’affranchit des codes de la syntaxe pour respecter l’oralité des échanges de ses personnages. Des touches d’humour allègent la gravité des situations vécues par des personnages pour lesquels on ne peut qu’éprouver de l’empathie. Il raconte un amour difficile, parfois violent, certainement imparfait, possiblement toxique. Il crée des personnages instables, à la recherche de leur identité, de l’au-delà de leurs différences, de la possibilité de vivre ensemble et de vivre bien.


La Croisée

21,90
par (Libraire)
1 septembre 2022

Wallace est étudiant-chercheur dans une prestigieuse université du Midwest. Ce jeune biochimiste s’occupe d’une culture de vers, des nématodes, qui a échoué et s’est recouverte de moisissures après avoir été contaminée par des bactéries. Wallace, qui est Noir, retrouve son groupe de camarades, des jeunes Blancs, plutôt bien nés.

On sent que Wallace est habitué à être rabaissé quand il donne un conseil à Dana, une collègue peu douée mais tenue en haute estime par la responsable du labo. Dana se vexe, n’en fait rien et rate son expérience en accusant Wallace. La supérieure la croit et reproche à Wallace, qui baisse la tête, qu’elle "Elle a gaspillé toute sa journée là-dessus, Wallace. Toute sa journée. On ne peut pas perdre ce genre de temps à cause de la négligence". On l’accuse de misogynie alors qu’il voit que ce sont ses collègues Blancs qui le sont, et qui projettent sur lui leurs perceptions.
Le groupe est très étonné que Wallace ne leur ait rien dit du décès de son père, une file qui est "tellement désolée... Mon Dieu..." l’embrasse même sur la bouche pour le consoler, provoquant la colère de son fiancé. Ce deuil qu’il voulait garder pour lui devient l’affaire des autres, même s’il leur affirme qu’il "a été très utile d'avoir des gens dans ma vie qui me comprennent vraiment".
Mais ce qui occupe une grande place dans le roman est la relation qui s’établit avec Miller, un autre étudiant, Blanc, de son groupe social. Une relation violemment sexuelle , compliquée par le fait qu’il ne peut l’afficher dans un cercle de Blancs égocentriques, pétris de préjugés, tranquillement racistes, qu’il entend dans une soirée, discuter de ses "déficiences" et des mesures prises en faveur des Noirs.
Tout ce qu’on perçoit dans ce roman est ce que Wallace observe. Observer le met à distance et ce qu’il voit est la vraie vie de ce groupe, non pas celle d’un groupe vivant, actif, sympathique, mais un groupe en proie à des tensions, à une violence tue, à une sorte de pourrissement, comme un parallèle de ce qui arrive à ses nématodes.
Le roman dresse le portrait d’un jeune Noir homosexuel en mal d’insertion et en recherche d’identité. Brandon Taylor porte un regard tranchant et précis pour raconter une histoire d'amour, de sexe, de mort, à la fois intime et publique, et afficher les travers et défauts d’une société américaine apparemment lisse et policée.
Un premier roman brillant.

Fait partie des trois romans finaliste du Prix Page/America 2022