Conseils de lecture

Et toujours les Forêts
20,00
par (Libraire)
27 mars 2020

Dans ce roman post-apocalyptique, on suit Corentin. Le garçon a été rejeté par sa mère qui l’a laissé à Augustine, sa grand-mère. Devenu étudiant, il est allé à la Grande Ville et s’est lié à d’autres jeunes avec qui il refaisait le monde. Ils avaient des habitudes de passer des moments festifs dans les profondeurs de la ville. Un jour, après un grand bruit qui les a fait remonter à la surface, ils ont découverts un monde dévasté, un monde de ruines et de morts. On comprend qu’une catastrophe climatique brutale a eu lieu.
Se retrouvant seul, il décide de retrouver Augustine. La route est longue et difficile dans un monde où il n’y a plus de vie, plus d’animaux vivants, que des humains morts, où les couleurs ont disparu. Seul un chiot l’accompagne, l’Aveugle. Quand il arrive chez sa grand-mère, les Forêts ne sont plus que cendres. La végétation est morte. Mais il faut vivre dans cet univers hostile…

L’ambiance de ce roman est sombre. Sandrine Collette narre le quotidien du jeune homme, son travail, ses combats, sa solitude intérieure, ses doutes, sa difficulté à être toujours un humain, à ne pas considérer tout autre comme un ennemi. Avec Augustine vit Mathilde, une femme de son âge qui deviendra la mère de ses enfants, il leur faut survivre alors qu’il lui est impossible d’envisager quel sera l’avenir de Mathilde et des enfants. L’existence d’enfants dans ce monde vide signale qu’il reste un espoir, qu’on peut guetter le moindre signe de renaissance.
Il y a des années, j’ai lu "Z comme Zacharie" de Robert O’Brien, écrit dans les années 1970. Un détail m’est resté en mémoire. Une jeune fille vit dans un monde dévasté par la radioactivité, avec des ressources limitées. Un jour elle repère l’existence de quelqu’un d’autre. Au lieu de se réjouir, sa première réaction est la peur. Comme Corentin qui fuit ou se méfie des personnes qu’il croise, avec raison parfois.
Ce roman est un huis clos oppressant et anxiogène. Le vide du monde devenu silencieux est rendu avec précision, par des phrases courtes et sèches, par des descriptions imagées. L’émotion s’impose au lecteur, d’autant plus que ce genre de catastrophe fait désormais partie du possible. L’auteure exprime bien une Terre qui s’est effondrée à cause du mal que lui ont fait les humains et pose bien la question de la survie dans un monde qui n’est plus nourricier. L’écriture poétique, vive et saccadée crée un roman puissamment hypnotique, fascinant et inquiétant.


Taches rousses
21,90
par (Libraire)
23 mars 2020

(...)
Ce premier roman de Morgane Montoriol est cru, violent, vulgaire. La vulgarité n’est pas gênante dans la mesure où elle sert la noirceur du roman. L’ambiance glauque convient à des personnages retors et déglingués. Le style est précis, percutant, clinique. L’écriture est nerveuse. On ne découvre les secrets de ce thriller que dans les toutes dernières pages. Autant dire qu’on ne lâche pas ce livre fascinant.
Pour un premier roman, c’est une réussite. Pour les suivants, on appréciera que les descriptions soient parfois moins détaillées, plus ramassées. Un peu moins de détails sur les très nombreuses tenues de Beck, un peu moins de noms de couleurs, pas vraiment besoin de savoir le nombre de comprimés que Wes trimballe au strip-club et ce sera très bien !
Mais ça l’est déjà...


My Absolute Darling

Éditions Gallmeister

11,70
par (Libraire)
12 mars 2020

Turtle Alveston, 14 ans, vit dans un endroit sauvage du nord de la Californie, loin de tout, dans la Slaughterhouse Creek, comté de Mendocino. Son père, Martin, est un homme charismatique, aimant la philosophie, un survivaliste qui pense que la fin du monde est proche et qu’il faudra savoir survivre dans le dénuement et l’adversité, d’où les armes. Il élève sa fille dans cet objectif et c’est vrai que Turtle connaît plein de choses. Elle sait manier les armes, "son fusil à elle, [est] un "Lewis Machine & Tool avec une lunette U.S. Optics 5-25x44" (elle a aussi un pistolet Sig Sauer), s’orienter en pleine forêt, même de nuit, faire du thé d’orties, petit-déjeuner d’œufs crus qu’elle gobe, dénicher un scorpion et le manger vivant. Physiquement, elle est robuste et puissante. Son père entretient avec elle une relation affective forte et possessive. Et aussi une relation incestueuse avec celle qu’il appelle "Croquette", qu’il n’hésite pas à humilier, à rabaisser, "Espèce de connasse, dit-il. Espèce de pute", à battre avec un tisonnier quand il découvre le tee-shirt de Jacob pour qui elle a éprouvé un coup de cœur, "Je t’ai faite. Tu es à moi". Personne ne voit rien de cette relation ignoble parce que Turtle la cache. Son grand-père, qui avait découvert par hasard les traces de tisonnier, avait bien tenter de faire la leçon à son fils, en vain. Turtle sait que ceux qui voudraient prendre son parti seront en danger, que Jacob sera en danger de mort si son père se met en colère. Alors Turtle subit, consent, s’endurcit, se ravise, consent à nouveau, se résigne, s’entraîne… Mais Turtle a rencontré Brett et Jacob perdus dans la forêt. Elle les a suivis un temps avant de les aider à revenir chez eux. Avec eux et leurs familles, elle découvre une autre vie, calme, apaisée, où le respect et l’affection gratuite sont possibles. Chez Jacob, sa mère le temps de lui apprendre à goûter le vin, dans un vrai verre. Ce début de relation avec Jacob ouvre une faille. Elle entrevoit qu’elle peut vivre autre chose. Elle admet peu à peu que son père – qu’elle aime – "a quelque chose en lui, un défaut qui empoisonne tout". Elle envisage de partir, de le quitter pour accéder à cette autre vie, tout en sachant que le prix a payer sera élevé.
Dans ce roman atroce et magnifique, les parcours dans une nature éblouissante de splendeur dans laquelle Turtle se ressource et dont elle connaît le moindre secret, alternent avec des noires pages d’une violence inouïe qui peuvent amener le lecteur au bord de la nausée (j’ai relu le livre pour pouvoir rédiger cette note et j’ai éprouvé les mêmes dégoûts). Pourtant, ce n’est pas la violence que l’on retient en fermant le livre, c’est le beau personnage de Turtle, sa pureté, son innocence, sa puissance physique et mentale, sa bravoure. Ce que montre Gabriel Tallent, c’est la complexité de sa vie et sa souffrance et non la violence dégueulasse qu’elle subit. Ce qui est horrible, au-delà de la violence, des viols qu’elle subit, de la torture physique et mentale, c’est sa douleur. Turtle est bouleversante de dignité et d’humanité, une fille qui veut vivre sa vie, celle qu’elle choisit, et non celle qu’on veut lui faire subir.
Gabriel Tallent n’a pas trente ans. Il a mis huit ans à écrire My Absolute Darling. En fermant le livre, on peut se demander comment un aussi jeune homme peut écrire un livre aussi terrifiant.


My Absolute Darling

Éditions Gallmeister

24,40
par (Libraire)
12 mars 2020

Turtle Alveston, 14 ans, vit dans un endroit sauvage du nord de la Californie, loin de tout, dans la Slaughterhouse Creek, comté de Mendocino. Son père, Martin, est un homme charismatique, aimant la philosophie, un survivaliste qui pense que la fin du monde est proche et qu’il faudra savoir survivre dans le dénuement et l’adversité, d’où les armes. Il élève sa fille dans cet objectif et c’est vrai que Turtle connaît plein de choses. Elle sait manier les armes, "son fusil à elle, [est] un "Lewis Machine & Tool avec une lunette U.S. Optics 5-25x44" (elle a aussi un pistolet Sig Sauer), s’orienter en pleine forêt, même de nuit, faire du thé d’orties, petit-déjeuner d’œufs crus qu’elle gobe, dénicher un scorpion et le manger vivant. Physiquement, elle est robuste et puissante. Son père entretient avec elle une relation affective forte et possessive. Et aussi une relation incestueuse avec celle qu’il appelle "Croquette", qu’il n’hésite pas à humilier, à rabaisser, "Espèce de connasse, dit-il. Espèce de pute", à battre avec un tisonnier quand il découvre le tee-shirt de Jacob pour qui elle a éprouvé un coup de cœur, "Je t’ai faite. Tu es à moi". Personne ne voit rien de cette relation ignoble parce que Turtle la cache. Son grand-père, qui avait découvert par hasard les traces de tisonnier, avait bien tenter de faire la leçon à son fils, en vain. Turtle sait que ceux qui voudraient prendre son parti seront en danger, que Jacob sera en danger de mort si son père se met en colère. Alors Turtle subit, consent, s’endurcit, se ravise, consent à nouveau, se résigne, s’entraîne… Mais Turtle a rencontré Brett et Jacob perdus dans la forêt. Elle les a suivis un temps avant de les aider à revenir chez eux. Avec eux et leurs familles, elle découvre une autre vie, calme, apaisée, où le respect et l’affection gratuite sont possibles. Chez Jacob, sa mère le temps de lui apprendre à goûter le vin, dans un vrai verre. Ce début de relation avec Jacob ouvre une faille. Elle entrevoit qu’elle peut vivre autre chose. Elle admet peu à peu que son père – qu’elle aime – "a quelque chose en lui, un défaut qui empoisonne tout". Elle envisage de partir, de le quitter pour accéder à cette autre vie, tout en sachant que le prix a payer sera élevé.
Dans ce roman atroce et magnifique, les parcours dans une nature éblouissante de splendeur dans laquelle Turtle se ressource et dont elle connaît le moindre secret, alternent avec des noires pages d’une violence inouïe qui peuvent amener le lecteur au bord de la nausée (j’ai relu le livre pour pouvoir rédiger cette note et j’ai éprouvé les mêmes dégoûts). Pourtant, ce n’est pas la violence que l’on retient en fermant le livre, c’est le beau personnage de Turtle, sa pureté, son innocence, sa puissance physique et mentale, sa bravoure. Ce que montre Gabriel Tallent, c’est la complexité de sa vie et sa souffrance et non la violence dégueulasse qu’elle subit. Ce qui est horrible, au-delà de la violence, des viols qu’elle subit, de la torture physique et mentale, c’est sa douleur. Turtle est bouleversante de dignité et d’humanité, une fille qui veut vivre sa vie, celle qu’elle choisit, et non celle qu’on veut lui faire subir.
Gabriel Tallent n’a pas trente ans. Il a mis huit ans à écrire My Absolute Darling. En fermant le livre, on peut se demander comment un aussi jeune homme peut écrire un livre aussi terrifiant.


Otages

JC Lattès

18,00
par (Libraire)
3 mars 2020

Sylvie est une femme ordinaire, "cinquante-trois ans. Je suis mère de deux enfants. Je suis séparée de mon mari depuis un an." Une ouvrière que son patron exploite en la cajolant avec des paroles, "Sylvie, je compte sur vous", "Sylvie on est dans le même camp tous les deux", ou l’inverse, "Sylvie, si je sombre vous sombrez avec moi". À sa responsable de section, son patron demande de faire des listes, de repérer les personnes qui ne font pas le maximum pour la Cagex. Sylvie s’exécute, en employée modèle, elle obéit. Elle espionne ses collègues. Peu à peu, elle s’isole, devient "pire que son patron". Un matin de novembre, elle prend conscience de ce qu’elle fait, qu’elle n’a pas eu de parents aimants, qu’ils restaient ensemble à cause des enfants, qu’elle n’a pas su aimer son mari, qu’elle s’est laissée humilier. Alors elle s’habille bien, se munit d’un bon couteau, prend une journée de congé et le soir, retourne à l’entreprise commettre un irréparable acte de folie. Plus tard, elle racontera l’histoire de son premier amour et de la violence sauvage qu’il lui a fait subir.
Nina Bouraoui nous livre un roman à plusieurs facettes.
C’est d’abord un texte adapté d’une pièce de théâtre, mais ça ne se sent pas. Dès le début, il y a cette femme qui se raconte et qui prend conscience de ce qu’a été sa vie. Il y a le rythme d’une récitation, une voix qu’on écoute en lisant.
C’est un roman social qui raconte la violence silencieuse trop souvent faite aux travailleurs. Violence ici accentuée parce que c’est un homme qui soumet une femme, qui la contraint à la bassesse, à la délation, qui la sort de la solidarité et de la condition ouvrière. Pourquoi faut-que le travail abrutisse et avilisse ? Pourquoi ne peut-on pas être fier de son travail ?
C’est l’histoire d’une femme qui ne vit pas dans la facilité, qui n’éprouve pas le bonheur. Quelque chose la gêne qu’elle endure comme "un caillou que l’on supporte car on jamais le temps de le retirer" et qui, à la fin, "fait partie de soi". C’est même une histoire de femmes, " j’ai pensé à ma mère (…) Je pense qu’elle était malheureuse, mais elle a fait avec, comme mon caillou dans la chaussure".
C’est un livre sur la peur du viol. Cette peur qui est la vulnérabilité des femmes. Mais ce n’est pas un livre sur la faiblesse des femmes, car seule une femme forte peut faire ce qu’elle a fait à son patron une nuit durant.
En creux, c’est un roman d’amour. Sylvie raconte la fin de l’amour qu’elle a porté et fortement éprouvé pour son mari, le chagrin de le voir partir et de le quitter.
Enfin, c’est un roman sur l’intelligence de cette femme ordinaire qui en se racontant, déploie sa pensée, découvre sa complexité, se libère de l’oppression masculine, s’extrait de la médiocrité résignée de sa vie, expulse le secret de son adolescence violentée, décide enfin d’exister pour elle .
Splendide portrait de femme. Superbe livre, évidemment violent, écrit dans un style fluide qui capte le regard et l’attention, qui oblige à se poser quelques questions (dont pourquoi Otages ?). Un hommage à tous les gens de peu que l’on oublie de regarder, otages de la vie amoureuse et sociale