Conseils de lecture

Les domestiques chez les grandes fortunes

La Découverte

20,00
Conseillé par (Libraire)
3 mai 2023

Alizée Delpierre a été domestique chez des riches et a mené des entretiens avec des patrons et des domestiques, elle-même ayant été nanny. Son livre ne concerne pas les emplois de service à la personne, de ménage des bureaux ou chez des particuliers. I

l s'intéresse à celles (72 % des domestiques sont des femmes) qui sont au service de familles riche, qui sont majordomes, bonnes, nannies, lingères, chauffeurs, jardiniers, et qui libèrent leurs patrons des tâches ordinaires pour qu'ils puissent "jouir de leur pouvoir", gérer des entreprises, créer de nombreux emplois, s'assurer de grandes fortunes. Leurs employeurs peuvent être de riches familles depuis plusieurs générations ou de nouveaux riches, avec ou non l'habitude d'être en contact avec une ou plusieurs "bonnes".
L'enquête de la sociologue permet de connaître les conditions de vie des domestiques, de travail, de logement, de salaire. Elles sont le plus souvent nourries et prises en charge par leurs employeurs, les études de leurs enfants peuvent être prises en charge dans de bons établissements, ainsi que les soins médicaux, car "leurs patrons sont aussi leurs protecteurs". Le plus souvent immigrées ou de basses classes sociales, mais parfois très instruites, elles connaissent une "ascension sociale fulgurante", percevant des salaires élevés et recevant des cadeaux luxueux. Elles acquièrent les codes de leurs employeurs (carnets d'adresses, façons de s'habiller, de se tenir, de parler). Expérimentées et discrètes, leur réputation peut leur permettre de choisir leur emploi, d'en changer.
En contrepartie, elles sont corvéables à merci, n'ont pas ou peu de vie privée, peuvent être licenciées sans le moindre préavis. Si elles sont immigrées ou issues de classes populaires, elles seront employées à des tâches subalternes. Leur réputation peut être brisée par une faute, une indiscrétion. Leur liberté d'organiser leur travail est souvent entravée par les exigences parfois extravagantes de leurs patronnes.
La relation des patrons avec leurs employés est ambiguë. S'ils se disent (et sont) souvent "attachés" à leurs domestiques, ils peuvent aussi les craindre parce qu'elles font partie de leur vie privée, elles connaissent la valeur de "l'opulence" de ce qui est dans leurs appartements et résidences de vacances, parce qu'il ne faut pas s'attacher à ces personnes qui partagent leur vie personnelle. Ils peuvent les "jeter" pour des raisons parfois inavouables. Les domestiques savent qu'elles sont exploitées par ceux qu'elles admirent. Montrant les points de vue des domestiques et de leurs employeurs, l'étude réussit à "dévoiler la complexité des mécanismes de la domesticité, de la domination rapprochée, de l’exploitation dorée, l’ambivalence des trajectoires" des domestiques
Cette intéressante et sérieuse étude est de lecture aisée. Elle montre ce qui est le véritable privilège de classe des grandes fortunes : "celui de se faire servir".
Sans être un livre militant et sans porter de jugement moral, l'ouvrage conclut que "les grandes fortunes peuvent faire ce qu’elles veulent des personnes qui les servent, quitte à les priver de droits".


Albin Michel

21,90
Conseillé par (Libraire)
29 avril 2023

On a beau savoir que "toute ressemblance avec des personnages existants serait purement fortuite", on ne cesse de se demander si on est dans la réalité ou dans la fiction politique.

Un jeune président de la République veut "l'individualisation de la responsabilité écologique" en surveillant le bilan carbone de chaque citoyen. Faut-il préciser que ce projet ne passe pas et qu'il "va avoir tout le monde dans la rue et probablement pas de majorité au Parlement" ? L'homme est devenu milliardaire en travaillant – beaucoup – dans le numérique. Son prédécesseur est "vieux nourrisson de la politique", lui n'a aucune expérience politique et n'aurait pas été élu sans l'aide des GAFAM. Il est ouvertement néolibéral et compte dissoudre le Sénat "pour lui substituer une Chambre virtuelle". Même s'il a "réalisé à quel point je connaissais mal mon propre pays" et qu'il se fie aux sondages qui "montrent que dans leur grande majorité, les Français sont heureux", il les perçoit tentés par le populisme, "dans une colère latente généralisée" et sait qu'une partie de la France est "exclue de la fête capitaliste" et qu'elle "cultive l’amertume et la rancœur".
Ce Président a une conception verticale du pouvoir, il ne consulte que quelques conseillers, surtout Sénéchal, le secrétaire général de l’Élysée, Marion, sa jeune communicante, en partie parce qu'il n'a pas d'idée précise de ce qu'il va faire face aux ennuis qui s'annoncent. Ces consultations sont l'occasion de mettre en scène les relations des membres de l'Élysée, qui ne sont pas toujours focalisés sur le service dû aux citoyens.
Ce roman est addictif tout en étant dérangeant. Le narrateur est le Président qui nous en apprend suffisamment sur sa réussite professionnelle, son addiction à la cocaïne, sa jeune épouse journaliste, son projet politique pour que le lecteur sache que cet homme n'existe pas, qu'il n'est pas celui qui est Président de la République française en 2023. En même temps – ce qui est très macronien – on ne peut s'empêcher de penser à l'actuel locataire de l'Élysée, parce qu'il ne veut pas lâcher sa réforme, parce qu'il est très sûr de lui, parce qu'il "prend plaisir à l’adrénaline du pouvoir", parce qu'il est sans frein :"Je n’ai pas été élu pour faire semblant", parce qu'il veut être différent : "Je ne vais pas me laisser endormir comme mes prédécesseurs" et qu'il veut façonner l'histoire.
On notera l'attention de Marc Dugain à la solitude des présidents, son inquiétude pour l'environnement qui se détruit, sa méfiance face au numérique qui isole l'homme jusqu'à la détruire. Le roman a été mis dans les librairies le 30 mars 2023, sa rédaction a sans doute été achevée environ un an avant. Il est bluffant que ce président s'inquiète de possibles grandes manifestations et du sujet des retraites. La coïncidence entre la fiction et la réalité sociale du pays témoigne de la sensibilité politique visionnaire de Marc Dugain.
Ce roman sur la fonction présidentielle est très fin et très caustique. On sourit souvent en le lisant, en même temps, ce qu'il dit de cette fonction et du pouvoir est glaçant, ce qu'il dit de la France est inquiétant, ce qu'il dit de l'état de la démocratie est dramatique.
Dire plus de ce roman serait dévoiler le tourbillon dans le lecteur sera plongé. On ne peut qu'insister : lisez-le !


18,00
Conseillé par (Libraire)
20 avril 2023

L'histoire se déroule à Lyon en 1868-1869. Debout, douze heures par jour, elles sont quatre "ovalistes" qui tissent et apprêtent le fil de soie sur les bobines des moulins dans un atelier de forme ovale. Elles vivent sur place, au service des machines dans des conditions de vie et de travail misérables, pour un maigre salaire. Clémence Blanc est de Lyon, Marie vient de Savoie, Toia est du Piémont, Rosalie est de la Drôme, toutes sont très jeunes et isolées, elles ne savent ni lire ni écrire, elles portent déjà le poids de leurs vies compliquées, abîmées. Ce sont ces pauvres filles, ces invisibles que le roman va rendre visible, les détachant dans la foule anonyme des grévistes.

Un an avant la Commune de Lyon, en juin 1869, s'enhardissant, les ovalistes se mettent en grève pour obtenir de meilleurs salaires, gagner 2 francs de l'heure comme leurs camarades masculins, les mouliniers, et non pas 1,40 franc. Elles veulent un lit à soi dans les dortoirs, de meilleures conditions de travail. Environ deux mille femmes s'arrêteront de travailler. Elles s'organisent d'abord aux Brotteaux dans les gros ateliers de tissage. On les verra à la Guillotière, aux Chartreux, sur les pentes de la Croix-Rousse. Elles crient, manifestent, sont dans les rues. La grève va durer, sans qu'elles gagnent.
À cette époque, Lyon a déjà connu des grèves, les canuts se sont violemment révoltés et le sang a coulé. Cette fois, il ne sera pas versé, non pas parce que les femmes seraient moins violentes que les hommes, mais parce que leur rage est en elles, parce qu'elles sortent de leur isolement, parce qu'elles se mettent en bandes, parce qu'elles cessent d'être invisibles.
La grève durera avant d'être cassée. Elles auront perdu, mais pas tout. Pour ces femmes grévistes, rien ne sera plus comme avant. Maryline Desbiolles montre ces quatre filles de peu dans une course de relais où elles se passent le témoin, soudées dans la course vers un objectif commun, comme on est dans une grève. Le roman donne des noms à ces invisibles totalement imaginées par l'autrice, il atteste de leur existence. L'écriture est riche, poétique, sinueuse, militante, énervée, rapide, résumant ainsi l'intensité de leur combat.


18,50
Conseillé par (Libraire)
12 avril 2023

Pour faire plaisir à sa fille, il tire sur des ballons de baudruche à la fête foraine, sa mère mère applaudit. Elle se tourne vers sa fille, Nina n'est plus là. Moments d'angoisse totale, "épouvantable". Ils la cherchent. Nina est retrouvée le lendemain matin, saine et sauve. Elle dit avoir suivi un petit chat aux yeux jaunes, s'être perdue dans la forêt avant de se réfugier dans une cabane de chantier.

La mère, Emma, 43 ans, professeure de peinture aux Beaux-Arts, ne croit pas ce que raconte sa fille,  "Je connais ma fille, ça ne lui ressemble pas". Même le test ADN n'ébranle pas sa certitude que le fillette qu'on lui a rendu est sa propre fille. Car Emma sait regarder Sa formation lui donne de connaître les secrets de des formes, des couleurs, des illusions optiques. Non, ce n'est pas sa fille, mais alors, qui est-elle ?
Stéphanie Kalfon écrit une histoire délirante et inquiétante selon le point de vue d'Emma. Avec une langue acérée, elle décrit le délire de cette mère qui voit bien que Nina connaît l'histoire de la famille, qu'elle attend certains gestes intimes jamais donnés à d'autres que sa fille, mais elle veut qu'on lui rende la "vraie". Son mari tente en vain de calmer ses doutes. Désespérée et fatiguée, Nina se rend complice de sa mère en jouant la fausse fille qui, sensible à sa dérive, va l'aider à retrouver la "vraie".
L'auteure manie son écriture de façon à nous entraîner dans le délire de la mère. Parfois, on se demande si on n'est pas en train de vriller ? Si elle n'a pas raison ? Si ce sont des voix qu'elle entend. C'est inquiétant, angoissant et troublant d'être, par l'écriture, très près de cette mère qui n'arrive pas à reconnaître son enfant, qui peut-être n'arrive pas à l'aimer telle qu'elle est..
L'intrigue est impeccablement construite et la tension est maintenue tout au long du roman. Le livre fermé, l'histoire peut obséder pendant quelques temps...


21,90
Conseillé par (Libraire)
10 avril 2023

Dans un camping des Catlins, à l'extrême sud de la Nouvelle-Zélande, vivent deux femmes, Autumn la mère, et sa fille, Millis. Dans cet endroit isolé arrive Flore, une parisienne qui va y travailler pour payer son séjour.

Au début, Flore semble être une toute jeune fille qui ne sait rien de la vie, en tout cas rien de la vie dans cette nature sauvage en territoire maori. Elle s'installe dans un chalet et se met au travail, acceptant toutes les tâches et les menant à terme avec détermination. Elle semble oublier quelque traumatisme dans cette abnégation. Peu à peu elle tisse une amitié avec Millis, ce qui inquiète un peu Autumn. Millis a toujours vécu dans ce camping, sauf le temps de ses études. Bien qu'elle ne soit pas maorie, elle connaît les mythes et légendes et pour les Maories, elle est la fille de la mer, celle qui nage tous les matins et va au contact des dauphins et des otaries. Peu à peu, Flore va se rapprocher de Millis jusqu’à l'aimer, découvrir la beauté de la nature de cette contrée isolée et sauvage de la baie de Curio et à son contact, affronter son passé et se reconstruire.
Dans ce roman, on retrouve beaucoup de cette thématique présente dans ses précédents romans, où des personnes ayant un passé douloureux se reconstruisent en quittant la civilisation et en s'immergeant dans la nature. Mais ici, ces femmes ne sont pas que des "belles personnes", elles ont des défauts, se conduisent mal. Comme Flore, qui aurait pu se complaire dans sa vie parisienne avec Paul, dans l'attente de la maternité, sous l'emprise de sa belle-mère, et qui choisit des adultères glauques pour casser son "beau" mariage. Son évolution dans ce camping la rend belle et émouvante.
Ces femmes vivent dans l'extrême sud de la Nouvelle-Zélande. Autumn et Millis sont des solitaires qui ne fréquent qu'un vieux voisin, elles parlent peu, mènent une vie simple, travaillent beaucoup dans leur camping. On s'attendrait plutôt à voir des hommes gérer cet endroit isolé, malmené par les tempêtes. Dans cette dure réalité, Flore apporte une autre façon de vivre, d'être en relation, une histoire douloureuse qui ouvre Autumn et Millis à une autre réalité. D'une certaine façon, elle les humanise, les décentre d'elles-mêmes, elle aide Autumn à laisser partir Millis et Millis à décider de son avenir.
Mélissa Da Costa continue de nous livrer des romans "feel-good", mais cette fois, avec une histoire de femmes qui sont loin d'être parfaites et vivent, solidaires et libres, loin de tout "Si tu te demandes ce que nous faisons ainsi loin des hommes, je vais te le dire, nous veillons sur notre petit univers. Nous veillons les unes sur les autres". Son écriture est fluide, ses descriptions de la région des Catlins sont belles et poétiques et les légendes maories sont dépaysantes à souhait.
Une agréable lecture.