Jean T.

http://www.lepaindesreves.fr/

Tout le bleu du ciel
par (Libraire)
31 juillet 2019

Donc, ces deux jeunes personnes qui ne se connaissent pas se lancent dans un voyage qui va les mener dans de jolis villages des Pyrénées. Si on sait ce qui a déterminé Émile, on ne sait rien de ce que fuit Joanne qui semble blasée et indifférente à tout. On l’apprendra au fil du passé vers lequel l’auteur nous ramène régulièrement. On découvrira d’où vient la force qui lui permet d’être fidèle à sa promesse de rester avec Émile, même lorsqu’il aura oublié qui elle est : "C’est une promesse que je te fais, ou plutôt… plutôt un engagement que je prends… pour que tu sois certain que je suivrai tes instructions jusqu’au bout, que je protégerai ta liberté coûte que coûte, que je veillerai sur toi jusqu’à la fin…". Une fin inattendue, imprévisible...
Ce roman est un roman de voyage, non seulement parce qu’il y a un camping-car, mais parce qu’il nous emmène dans de beaux endroits : Mosset, Aas, Lescun, sur le sentier des Muletiers qui monte au Pic du Midi de Bigorre. Un voyage qui provoque de belles rencontres, pleines d’humanité.
C’est aussi le récit d’une maladie dont on suit l’évolution, d’abord des étourderies, puis des oublis, des black-out de plus en plus importants, jusqu’à l’oubli du présent, la confusion totale. C’est dit sans froideur et sans pleurnicher. Et au moyen de ce récit, l’auteure aborde la question du sens de la vie quand on se sait condamné, du droit de décider de sa vie – et de sa mort - tant qu’on a encore la faculté de choisir, et du respect de ce choix.
Il faudrait citer les nombreux autres sujets qui émaillent ce roman : les carnets qu’Émile et Joanne rédigent, les lettres, la méditation de pleine conscience, la vie avec un enfant autiste, l’écologie, l’entraide dans l’éco-hameau, la fidélité… Ils ne s’entassent pas, ils sont là parce qu’ils font partie de la vie des personnages.
Lire ce gros et original roman, c’est faire un beau voyage à la rencontre de deux personnages qui resteront longtemps dans notre mémoire. Ce n’est pas un roman triste, au contraire, il célèbre la vie, l’amour, la nature, la résilience, l’espoir, et il est servi par une écriture fluide et maîtrisée..

Il m’a fait me souvenir de ce passage d’un roman de Pierre Bottero (Ellana, l’Envol. - Rageot éditeur) : "La mort est un cadeau que nous offrent ceux qui partent. Un cadeau exigeant, écrasant, mais un cadeau. La possiblité de grandir, de comprendre, d’apprendre".

Un mariage sur écoute
par (Libraire)
3 juin 2019

Un couple ordinaire, marié depuis quelques années, parents de deux jeunes enfants, de milieu aisé - une enseignante d’université et un financier - est en crise et en voie de désintégration. Steve est allé voir ailleurs et quand elle l’a su, Gretchen l’a mis dehors. Le flambeur plutôt macho se trouve en situation délicate, elle est extrêmement fâchée et profondément déçue. Ils vont voir Sandy, une conseillère conjugale.
Ce que nous lisons est le déroulé des séances, un huis-clos entre trois personnages, un roman presqu’entièrement dialogué. Rien n’est dit de ce qui existe à l’extérieur du cabinet de la thérapeute.
Le lecteur suit cette thérapie et constate que, dans ce couple, la communication et qu’ils ne se comprennent pas. La thérapeute suit un cheminement qui éclaire les dysfonctionnements du couple. Elle a l’art de faire voir ce qui se cache derrière les malentendus, les désaccords, les préjugés de Steve et Gretchen. Elle garde un fauteuil vide et jamais utilisé qui symbolise le couple présent dans ce cabinet. Des passages en italique nous permettent de connaître ses pensées et réactions.
Il y a un suspense très réel, car jusqu’à la fin, rien ne permet de deviner l’issue de cette thérapie et de leur couple.
Découvrir ou redécouvrir le fonctionnement complexe d’une thérapie intrigue toujours et captive le lecteur. Le roman de John Jay Osborn est subtil et analyse avec précision la construction, la mort d’un couple, les conditions de sa survie.
Je l’ai lu d’une traite, sans ennui.

L'Humanité en péril, Virons de bord, toute !

Virons de bord, toute !

Flammarion

15,00
par (Libraire)
1 juin 2019

Le nouveau livre de Fred Vargas n’est pas un roman, mais un essai "sur l’avenir de la Terre, du monde vivant, de l’Humanité. Rien que ça". Le pronostic est sombre, crépusculaire, apocalyptique, car elle explique que l’avenir de l’humanité est compromis par le dérèglement climatique. Si on ne fait rien, la température atteindra 5,7° à la fin du siècle, "un réchauffement de + 4°C signifie plus + 10° sur les continents. La terre devenue de la sorte aride, desséchée, suffocante sera alors invivable pour tous".
Alors, avec "une sorte de nécessité implacable", elle s’est lancée dans "une tâche insensée", écrire ce livre et décrire l’état déplorable dans lequel se trouve la planète, avec la volonté de ne rien cacher. Ce faisant, elle souhaite mettre fin à la "désinformation dont nous sommes victimes". Louable intention qui fait cependant peu de cas de l’information disponible depuis le milieu du 20e siècle, ignorant les travaux de Fairfield Osborn (1949) Rachel Carson (1962) René Dubos (1972), André Gorz (1976) et bien d’autres, ne rappelant pas que le vocabulaire de l’écologie scientifique date d’avant le 20e. Et que donc, l’information était disponible. Fred Vargas insiste sur la responsabilité de nos élus, qui étaient ""Eux", informés", et qui auraient dû "commencer à mettre en place, il y a longtemps, la modification de nos modèles de production et de consommation". Elle reconnaît cependant "Nous aurions pu, et dû, nous, être beaucoup plus vigilants, et nous avons fait preuve d'un manque de discernement et d'une crédulité excessive", il n’est pas certain que cela suffise à nous exonérer de notre responsabilité.
Fred Vargas est une scientifique, elle le rappelle. Elle a fouillé une documentation impressionnante, dont elle nous restitue une synthèse non structurée, qui passe de la production de la richesse mondiale à la hausse des températures, des émissions de gaz à effet de serre au manque d’eau et à la fonte des glaces, de la question de la voiture à l’huile de palme à la déforestation, de la production du café, du chocolat, du soja à l’acidification des océans... Tout est à suivre, sans chapitre, juste des courtes digression provoquées par arrêts provoqués par son "Censeur d’écriture intégré (dit CEI)" qui veille à ce qu’elle ne fasse "pas de hors-sujet, pas d'abus de termes techniques". Le résultat donne le vertige, l’impression de ne rien pouvoir apprendre tellement c’est touffu. C’est un pointillisme trop fourni. Bien sûr, on peut découvrir bien des choses, bien des détails, que la production d’un litre de Coca Cola nécessite de "2,5 à 6 litres d'eau", et "qu'un kilo de bœuf, ça représente une consommation de 13800 litres d'eau", que l’eau du robinet est "100 à 300 fois moins chère que l’eau en bouteille", que le phosphore pourrait être épuisé dans 40 ans et qu’il est vital pour la vie humaine...
Au terme de ce long exposé, l’auteure énumère une série d’actions visant à économiser la consommation de toutes les énergies, aussi bien fossiles que renouvelables (le bois), à limiter nos émissions de Co2 et des gaz à effet de serre, à ménager la biodiversité, à "nous tourner vers tous les produits de l’agriculture et l’élevage biologiques"... "Nous, les Gens", dit-elle, pouvons beaucoup. Certes, mais le changement à faire d’urgence de nos modes de vie et de consommation est si important qu’il est hélas un peu naïf d’imaginer que nous ferons beaucoup sans contrainte.
Cet ouvrage reste intéressant par le cri qu’il lance et la compilation qu’il représente des nombreux rapports (dont ceux du GIEC) et la quantité de données qu’il contient. La célébrité de Fred Vargas fait qu’il sera sans doute beaucoup lu et qu’il contribuera à la prise de conscience de la nécessité de cette Troisième Révolution qu’elle appelait de ses vœux dans un texte lu par Charlotte Gainsbourg à l’inauguration de la COP24, en 2018, cité au début de l’ouvrage.
Il reste que le livre aurait pu être mieux écrit

Rappeler les enfants
par (Libraire)
18 mai 2019

Dans le collège public d’une banlieue parisienne, Alexis Potschke met en scène un jeune enseignant de français auprès d’élèves d’une classe de sixième jusqu’à la troisième. Il raconte son métier et fait apparaître la personnalité de plusieurs élèves qui ne sont pas toujours très passionnés par sa discipline. Au long des quatre années du collège, les petits sixièmes grandissent, s’affirment, entrent dans l’adolescence, découvrent le monde et s’y engagent par le biais de l’enseignement du français, mais aussi des échanges autour des attentats du Bataclan, du décès de Michel Tournier, de l’anniversaire de leur prof, de Daesch et de bien d’autres sujets. Alors la classe se pose, réfléchit, se questionne, débat, affirme une position. D’autres fois, c’est une lecture, l’apprentissage d’un poème. On assiste à ces moments avec une forte sensation de réalité, comme si on se trouvait dans la classe. Ils sont surprenants, émouvants et inspirent le respect envers ces élèves aussi bien qu’envers l’enseignant.
On se doute que son quotidien de ce jeune prof n’est pas toujours facile, que ce n’est pas à chaque heure que ses élèves aiment apprendre. On admire qu’il soit sensible, qu’il aime et sache regarder, observer et comprendre ses élèves qui sont aussi des enfants, qu’il soit bon pédagogue.
Il y a de belles descriptions de la vie d’une classe de collège, des enseignants et des élèves. Tout en sachant les ombres et les difficultés d’enseigner, on apprécie ce regard positif d’un prof qui trouve son bonheur à être avec ses élèves, qu’il enseigne, qu’il écoute, qu’il guide vers leur autonomie.

Sur la route du Danube
par (Libraire)
18 avril 2019

Il a donc traversé dix pays, tout en racontant l’histoire des villes et paysages, narrant les invasions barbares, les guerres, les changements de frontière du passé et les migrations d’aujourd’hui. Son "récit l’arpentage" raconte une frontière entre une Europe et une autre - car l’Europe de l’Est n’a pas disparu, un repérage des points de contacts entre un pays et un autre, des endroits où l’on ne passe pas, parce qu’il n’y a pas de pont, pas de bac, de là où il y a des miradors et des barbelés comme ceux que Viktor Orban a mis pour séparer la Serbie de la Hongrie. Car un fleuve comme le Danube sépare autant qu’il unit. En passant, on réalise que tous les pays ne sont pas d’Europe de la même façon, certains sont dans l’espace Schengen, d’autres pas. Et il y a les héritages du monde chrétien, mais surtout de l’Empire ottoman, comme l’indiquent ces mosquées qui sont devenues musées. L’Europe du Danube est fortement diversifiée et mélangée comme en témoigne la petite ville de Vidin, Bulgarie, cette "cette petite Jérusalem danubienne" qui possède des lieux de culte pour les trois religions monothéistes et où "il y avait autrefois des Albanais, des Kurdes, des Druzes, des Grecs, des Turcs, des Tziganes, des Arméniens, des Juifs sépharades, des Tatars et des Circassiens".
Notons qu’il n’a pas, comme tant d’autres, descendu le fleuve de la source à l’embouchure, mais qu’il a remonté "le Danube dans le sens des invasions barbares et des grandes migrations, […] caressé l’Europe à rebrousse-poil"
Le récit d’Emmanuel Ruben n’est pas que celui d’un géographe (même s’il connaît des "extases géographiques"), c’est celui d’un géopolitiste qui a une vision politique de l’Europe. De cette Europe économique qui n’est pas encore sociale, il craint la disparition : "nous savons que cette Europe, qui s’est suicidée tant de fois et qui meurt aujourd’hui à petit feu, n’aura pas de troisième chance si elle s’autodétruit de nouveau. Oui, autant l’avouer, le vrai sujet de ce livre n’est pas le Danube mais l’Europe".
C’est aussi le carnet de route d’un cycliste (les distances indiquées sont exactes) passionné de vélo qui revient dans son pays natal, d’un amoureux des fleuves, d’un Européen "Oui, autant l’avouer, le vrai sujet de ce livre n’est pas le Danube mais l’Europe".