Jean T.

https://lecturesdereves.wordpress.com/

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Christian Bourgois

14,00
Conseillé par (Libraire)
21 novembre 2022

À huit ans, Twyla et Roberta sont placées dans un foyer pour enfants en difficultés. La directrice les place dans la même chambre. Pendant quelques mois, elles partagent tout, les jeux, les repas, les souvenirs de leurs vies avec mères. Elles deviennent, inséparables, comme des sœurs, au point qu’on parle d’elles comme étant "poivre et sel". Cet indice nous informe sur le fait qu’elles ne sont pas de la même couleur, mais laquelle est blanche, laquelle est noire ?

Quelques mois plus tard, elles se retrouvent dans leurs familles. Elles se rencontreront des années plus tard, devenues adultes, et échangeront des souvenirs divergents sur un événement qui les hante, vécu dans ce foyer. Maggie a été moquée par les aînées du foyer. Toni Morrison nous dit seulement que Maggie "était vieille, couleur de sable, et elle travaillait à la cuisine". Roberta accusera Twyla de l’avoir molestée, ce qu’elle n’a pas fait lui avouera-t-elle plus tard. Mais alors, pourquoi ce souvenir les hante ?
Dans cette remarquable nouvelle de moins de soixante pages, on ne saura par qui est blanche et qui est noire, même en pratiquant une lecture attentive, puisque Toni Morrison a fait "l’expérience d’ôter tous les codes raciaux d’un récit concernant deux personnages de races différentes pour qui l’identité raciale est cruciale". Au fil des rencontres des deux filles à divers moments de leur vie, on verra que d'autres catégories effacent ou se superposent à la catégorie raciale, comme "être pauvre, être une femme, être à la merci de l’État ou de la police, habiter dans un certain quartier, avoir des enfants, détester sa mère, vouloir le meilleur pour sa famille".
Récitatif est l'unique nouvelle de Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993. Elle a été publiée en 1983 aux États-Unis et en France en 2019 dans la revue America. Dans cette édition, elle est enrichie de la postface de Zadie Smith qui nous fait l'explication de texte et mène l'enquête visant à résoudre l'énigme.
Récitatif est porté par la plume précise et poétique de Toni Morrison, dont on sait l'engagement en faveur de la question noire américaine. Que la nouvelle soit à la fois sociologique et littéraire est du grand art.

Éditions Gallmeister

9,90
Conseillé par (Libraire)
2 novembre 2022

À lui seul, le début du roman donne assez bien le ton de ce qui va suivre : " Les gens ne croient qu’une fille de quatorze ans puisse partir de chez elle en plein hiver pour s’en aller venger le sang de son père, mais à l’époque ça ne semblait pas aussi étrange, même si je dois dire que l’on ne voyait pas ça tous les jours".

En 1870, une propriétaire terrien, Frank Ross, part à cheval, accompagné d'un journalier, Tom Chaney, acheter des chevaux à Fort Smith. Là-bas, Chaney tue Frank Ross, le dépouille de son argent et prend la suite. Sa fille, Mattie Ross, 14 ans, se rend à Fort Smith bien décidée à venger son père après s'être occupée du corps. Elle embauche Rooster Cogburn, un marshal "sans pitié, extrêmement rude ", obstiné, alcoolique notoire, qui a perdu un œil dans une rixe. Pas rassurée de le laisser partir seule, elle décide de l'accompagner, même s'il ne le veut pas. Laboeuf, un ranger attiré par une prime veut les accompagner. Les deux hommes n'ont guère d'estime pour la jeune fille qui est une forte tête, qui a le True Grit, le vrai courage et qui est bien décidée à trouver Tom Chaney et à récupérer l'argent volé à son père. Mattie se lance dans ce voyage improbable sans se douter que ce qu'elle va voir et vivre va bien vite lui faire quitter le monde de l'enfance.
Le duo que forme Mattie Ross, intelligente et déterminée avec Cogburn, le marshall borgne alcoolique à la gâchette facile est bien mis en valeur À part ça, il y a peu d'intrigue. Le roman est fait de chevauchées entre Arkansas et Louisiane, de nuits à la belle étoile ou dans des cabanes, de poursuites de méchants pas finauds, de nombreux tués par les balles du trio, de nombreux dialogues souvent drôles. Il n'y a pas d'analyse fouillée des personnages, mais des repères historiques qui cherchent à donner une vraisemblance au récit. Charles Pontis a fait un pur roman western, sans frioritures, avec tous les codes du genre et sans chercher la perfection stylistique. Aux États-Unis, le roman est culte.
Charles Portis (1933-2020) est un écrivain américain qui s'est fait connaître avec son premier roman Norwood (Simon & Schuster, 1966). True Grit a d'abord été publié en feuilleton dans The Saturday Evening Post en 1968. Il a été adapté par Henry Hathaway en 1969. En 2010, Les frères Coen en ont fait une nouvelle adaptation.
Un roman court, amusant et agréable à lire, surtout si on aime les westerns.

Conseillé par (Libraire)
31 octobre 2022

Une toute jeune fille, Lisa, accuse de viol un ouvrier venu faire des travaux dans la maison familiale. Après une enquête rapide et incomplète, il est jugé par une cour d'assises. L'avocat n'a aucun mal à la faire condamner à dix ans de prison.

Quand l'accusé fait appel du jugement, Lisa est devenue majeure et choisit, contre l'avis de ses parents, d'être défendue par une femme. Elle demande à Alice Keridreux de reprendre son dossier et de la défendre. Lisa avoue à son avocate qu'elle a menti, que l'homme qui est en prison depuis des années ne l'a pas violée.
Pascale Robert-Diard nous entraîne dans les méandres d'un procès d'assises. On prend connaissance de procès-verbaux, de portraits psychologiques, de plaidoiries, on scrute le jury avec ses yeux.
Lisa a menti parce qu'elle ne voulait pas être "la petite salope" de son collège. Parce qu'en accusant l'homme, elle savait qu'on la laisserait tranquille. Après #MeToo, on comprend que son choix va lui conférer une forme de respectabilité, de protection.
Mais ce qui fait l'intérêt du livre, c'est le doute. Le premier avocat n'a pas douté et un innocent a été condamné. L'apparence a convaincu de la culpabilité, une apparence qui n'a pas été questionnée. Ainsi va-t-on à l'erreur judiciaire.
L'avocate de Lisa n'a pas été épargnée par le doute. Elle a réfléchi, cherché la vérité des faits, les raisons du mensonge, mesuré la maturité que n'avait pas Lisa cinq années plus tôt. Puis elle a décidé de défendre "la petite salope".
Pascale Robert-Diard est chroniqueuse judiciaire au journal Le Monde, connaissant bien le monde qu'elle évoque dans ce roman, elle démontre que la justice est fragile.
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Celles et ceux qui voudraient comparer la romancière et la journaliste, peuvent lire dans le journal Le Monde, n° 24236 du 7 décembre 2022, " La jeune fille et l’innocent. Histoire d’une accusation ", un article qui n’est pas sans lien avec le roman.

Corinne Morel Darleux

Dalva

17,00
Conseillé par (Libraire)
31 octobre 2022

Adolescente, elle rêvait de voyages, de fuir loin. Elle avait travaillé et acheté une moto dont la vitesse lui permettait d'échapper au tumulte du monde et lui donnait une sensation de liberté. Elle avait progressé dans son emploi, devenant gérante d’un hôtel, s’était épuisée. À la mort de sa mère, elle avait quitté son emploi et "simplifié sa vie, réduit ses possessions". Elle voulait disparaître, devenir comme les "évaporés" du Japon, ce qu'elle n'a pas eu le courage de faire, mais que l'accident de moto a fait, le jour où elle s'est écrasée sur l’asphalte.

Elle s'est réveillée dans une maison forestière où vivent Stella, souffrant de violentes crises physiques et Jeanne, aussi muette que Stella.
La maison est un île, un ermitage. Elle n'a plus de liens avec le monde extérieur, ne s'en souvient que peu. Elle doit apprendre à vivre comme les deux femmes, avec une économie de gestes et de ressources. D'abord, apprendre à connaître son corps, les cicatrices, les petites bêtes qui courent sur elle qui est clouée au lit, le contact avec les plaids qui lui procurent la paix du corps. Puis elle se lève, recommence à bouger. Elle voit vivre Stella et Jeanne, laquelle part nue, le soir, dans la forêt. Jusqu’au jour où les deux femmes disparaissent la laissant seule dans la maison, devant sortir dans le potager, cueillir de quoi se nourrir, s'aventurer dans la forêt. Mais elle ne pourra déserter le monde totalement. À la fin tout se mélange : son monde d'avant, l'accident de moto, la vie d'après, le temps...
La langue poétique de Corinne Morel Darleux veut épouser le cheminement de la narratrice, explorer ses sensations, ses pensées. Elle nous invite à rompre avec un monde qui va trop vite, que l'on ne connaît que très superficiellement, qui nous déborde, qui est trop plein de biens inutiles. Elle incite à une rupture qui serait de vivre selon ses besoins plutôt que selon ses moyens, avec moins de choses matérielles et aliénantes, mais avec plus de sensations, de sensibilité, de paix, de tranquillité. Ralentir, bifurquer, choisir ce qu'on laisse derrière nous...
Un texte hautement métaphorique qui appelle à faire corps avec la nature.

Conseillé par (Libraire)
26 octobre 2022

Chaque jour des personnes descendent "en bas", faire "quelques longueurs" dans une piscine "loin du fracas du monde de là-haut". "Loin du rude regard de nos pairs et de nos écrans", les différences de ce groupe hétérogène se diluent dans l’eau chlorée du bassin. Si on remarque Alice, c’est parce qu’elle est "magnifique dans son maillot à smocks vert et blanc, [...] nageant ses longueurs liquides et tranquilles". En haut, on la remarque plutôt "sortant de la pharmacie Longs Drugs […] toute décoiffée [ayant] mis son pantalon à l’envers". Dans ce lieu clos, lecteur est invité à observer avec une extrême minutie une communauté de nageurs soudée par leur originalité de ne pas pouvoir vivre un jour sans venir à la piscine, leurs façons de nager, leurs petites manies. Mais voici que les nageurs découvrent une fissure, s’interrogent sur son origine et son évolution, avant d’en découvrir d’autres toutes aussi mystérieuses, qui provoqueront la fermeture de la piscine.

Dans une seconde partie, glaçante, la fille d’Alice, une écrivaine, nous raconte qu’il a fallu trouver un établissement pour accueillir sa mère, un Ehpad très luxueux, où tout est fait, selon ce qu’il annonce, pour subvenir aux moindres besoins de ses pensionnaires. Dans la réalité, Belavista se révèle être un établissement concentrationnaire où les personnes deviennent des objets. Elle s’adresse au lecteur pour lui raconter son regret de s’être tenue trop tôt et trop longtemps éloignée de sa mère, comment sa mémoire s’est peu à peu fissurée jusqu’à n’être plus. Elle remonte dans l’histoire d’Alice, qui a oublié les moments les plus importants de sa vie, son enfance, la guerre et sa vie dans un camp, son amoureux, son mariage avec le père des deux filles dont l’une qui avait "l’air parfaite de l’extérieur" est morte dans l’heure qui a suivi sa naissance. Elle se souvient de nombreux petits moments heureux, de nombreux petits gestes que sa mère a oublié et qui balisent le lent cheminement vers la perte de toute la mémoire et vers la mort.
La métaphore est évidente entre ces fissures qui vont provoquer la fermeture de la piscine et les oublis d’Alice qui révèlent les fissures de son cerveau et annoncent sa mort. Julie Otsuka explore un angle du grand âge, le rétrécissement de la vie, ce qui se perd, ce qui s’oublie et disparaît pour toujours.
Ce très beau roman est poignant, chargé de métaphores qui adoucissent l’histoire. Dans la première partie, la description du peuple de la piscine fourmille de clins d’œil humoristiques qui masquent le déclin d’Alice. Dans la seconde partie, la vie d’Alice décline, ses absences sont permanentes. Des petits éclairs de mémoire retrouvée illuminent un instant le récit. Avec mélancolie, ils rappellent à sa fille ce qu’elles ont vécu, retissant des liens. Julie Otsuka nous fend le cœur avec ce récit. Curieusement, sa description du tragique de la fin de vie nous laisse une impression de calme. Comme si l’inévitable était accepté comme tel.
Un beau roman grave et digne